vendredi 25 juillet 2008

Colder - Juin 2005

Texte : Violaine Schütz


Colder

Spleen et idéal

Après le succès de son premier album Again, coup de maître conjuguant pop 80’s et techno minimale, le parisien Colder a arrêté le graphisme pour se consacrer à sa musique. Un choix inspiré puisque Heat, son deuxième album, offre encore de beaux hymnes dancefloor, à danser seul, dans le noir.

« Quand j’ai commencé à travailler sur mon premier album, j’avais envie de faire un disque qui me plaise à moi avant tout. C’était dans un contexte personnel particulier et j’avais envie d’accomplir quelque chose de vraiment intime, comme une sorte de thérapie, pour éviter de traîner mon mal-être pendant encore dix ou quinze ans. Aussi, quand j’ai envoyé ma démo à une dizaine de labels, je ne pensais pas avoir de réponses. Je ne voyais pas qui ça pouvait intéresser ! » Le moins qu’on puisse dire, c’est que Marc NGuyen Tan, alias Colder, s’est trompé sur les pronostics. Again, son premier album qu’il a réalisé tout seul à la maison, et sorti en 2003 sur Output, le label de Trevor Jackson (Playgroup), a remporté immédiatement un succès critique énorme et international (de Mojo à Dazed & Confused en passant par Uncut, Muzik et Groove en Allemagne). Le NME parla même de Colder comme « d’un nouveau prince de Paris, prêt à supplanter Daft Punk ». Pourtant, rien ne prédestinait le Parisien à suivre les traces des pères de la french touch.

Avant Colder, Marc était graphiste pour la télévision et la mode et considérait la musique comme un passe-temps récréatif. A part quelques leçons de piano remontant à l’enfance, on ne lui connaît aucun background de musicien, ni aucune appartenance à un groupe. Marc a grandi en écoutant plus qu’en jouant. Can, Brian Eno, Joy Division, Einstürzende Neubauten, Coil, Nick Drake, Current 93 tournaient en boucle dans son walkman pendant l’adolescence. Et Marc connaît si bien ce répertoire (en gros, la new wave neurasthénique des 80’s) qu’il lui est impossible aujourd’hui de tracer une limite nette entre sa vie et cette musique, qui fait partie inhérente de lui.

Le chaud et le froid

Ce passif musical, qui n’est ni celui des clubs, ni celui des raves d’antan, fait de Colder un ovni sur la scène clubbing actuelle. « Pendant l’année et demi (de 2003 à fin 2004) de tournée qui a suivi la sortie d’Again, raconte-t-il, tout était étrange, chaotique. C’était déstabilisant de vivre pour de vrai les clichés comme celui de se retrouver seulement entre copains, allant de date en date. Au-delà de ça, j’ai été amené à jouer dans des endroits où je ne traîne pas d’habitude, à passer des nuits dans des clubs ou des festivals qui ne sont pas vraiment ma tasse de thé. J’écumais des endroits qui véhiculaient une ambiance de fête, alors que je me sentais largué. Je crois que c’est cette confrontation de mon univers et de celui des clubs qui a servi de trame au deuxième album. »

Heat joue ainsi sur deux tableaux, un pied sur le dancefloor et l’autre sur le pavé froid d’un Londres cold-wave. Marc souffle le chaud et le froid, concevant des dilemmes sonores qui mixent la pop triste et le dub et finissent par ressembler à des tubes. Des tubes de funk morbide ou d’électro suicidaire (« Up to The music » sur Heat dans la même veine que « Crazy Love » sur Again). Avec Colder, on ne sait pas sur quel pied danser. « L’idée de l’album était de marier des éléments musicaux qui sont dans le registre littéral de la pop bizarre et de la new wave avec des sons plus gais. Heat tente de trouver un équilibre entre un rythme de dynamique et un fond plus grinçant. Si les mélodies sont légères, le fond des paroles plombe le tout. En apparence, c’est un espace chaleureux, mais on s’y sent vite perdu. Ce n’est pas un disque à mettre lors des anniversaires. » Oui, très certainement, ou alors à l’anniversaire de la mort de Ian Curtis. Mais une chose est sûre : Marc NGuyen Tan ne se morfond pas, il aime trop les contradictions pour cela. Et préfère manier l’art de la nuance comme le montre la pochette de Heat : une femme en talons aiguille laisse tomber des bonbons Haribo (en forme de crocodiles rouges) qu’un corbeau tente de lui subtiliser. Ici l’esthétique gothique est abordée avec suffisamment d’humour pour ne pas sombrer dans le folklore « Famille Addams ».

Penseur techno

C’est avec la même finesse que Marc a abordé ses paroles, teintées d’ironie. « Le thème général des paroles, explique-t-il, est de reconnaître qu’il y a une vraie difficulté à se trouver, à exister (sans rentrer dans des questions de reconnaissance par rapport à mon métier) et en même temps apprécier cette difficulté. Les choses ne sont jamais binaires, mais toujours nuancées. Un évènement positif est toujours contrebalancé par quelque chose de dur. Il faut trouver un équilibre, une liberté à partir de là. Même si j’ai du mal parfois à apprécier certaines choses, j’aime cette mélancolie qui traîne dans les choses heureuses. C’est pour cela que je n’apprécie pas la structure grammaticale de la langue anglaise. Chez les anglo-saxons, soit une chose est super bien, soit elle est horrible. La vie n’a que plus de charme, quand on en admet la complexité. C’est un réflexe asiatique que j’ai dû hériter du côté paternel. La notion de bien et de mal est plus contrastée en Asie qu’ailleurs et on y fait preuve d’une plus grande prudence par rapport au monde. C’est cette vision de la vie qui sous-tend mes disques » reconnaît Marc, presque gêné par cet aveu.

On peut pas s’empêcher alors de se remémorer une pensée de Nietzsche, sur la création comme acceptation de la nuance : « Quand on est jeune, on vénère ou on méprise sans y mettre encore cet art de la nuance qui forme le meilleur acquis de la vie, et l'on a comme de juste à payer cher pour n'avoir su opposer aux hommes et aux choses qu'un oui et un non. Tout est agencé dans le monde pour que le pire des goûts, le goût de l'absolu, se trouve cruellement berné et maltraité, jusqu'au moment où l'homme apprend à mettre un peu d'art dans ses sentiments, ou même à essayer plutôt de l'artificiel, comme le font les vrais artistes de la vie. »

Colder Heat (Output/Pias)

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