lundi 28 juillet 2008

Hot Chip, danse avec les puces - Article de couv paru dans Tsugi en janvier 2008

http://hotbiscuits.files.wordpress.com/2007/12/29814x-news-hotchipinterview.jpg

Texte : Violaine Schütz


Hot Chip

Dancers In The Dark

Avec Made In The Dark, troisième perle d’un édifice déjà majeur, les cinq batards sensibles anglais d’Hot Chip inventent la dance du troisième millénaire : celle qui fera pleurer les clubbers et danser les nerds.

Exit les fluo kids, 2008 sera l’année des hommes de l’ombre. Car on peut dire qu’on en aura soupé de l’électro bling bling sous les projecteurs de 2007. Les colorés Cathy Guetta et son mari, partout. Bob Sinclar et son sourire ultra bright prodiguant ses conseils de DJ’ing sur youtbe, Yelle et ses leggings flashy dans le clip de Michael Youn, Lorie interprétant des chorés de techtonik en habits de lumière sur les plateaux TV, l’électro a brillé fort mais pas toujours par sa qualité. Outre Manche, le clinquant aussi nous en a mis plein la vue avec les couleurs bigarrés de la new-rave. Mais cette année, tout pourrait tout ! De bordel nu-disco, le dancefloor pourrait se changer en chambre à coucher, la techno « qui tape » s’écouter au coin du feu ou à la lumière d’une bougie. Déjà Burial nous a fait le coup il y a quelques mois, rattachant sa techno lunaire aux racines sombres du genre, celles du concombre masqué et du « low profile ». « Low Profile », c’est l’expression qui convient le mieux à Hot Chip, dont le troisième album, Made In The Dark déjà bien placé pour être promu au titre de disque de l’année, va donner à la musique électronique une nouvelle luminosité, celle d’une pop éclairée et compliquée. Même combat donc entre le roi du dubstep et les auteurs d’ « Over and Over ». Alexis et Joe, les leaders d’Hot Chip étaient d’ailleurs dans la même école londonienne que le petit Burial, qui selon eux était « très timide et renfermé. Il y a pas longtemps je me suis fait tapé sur les doigts car j’ai révélé son nom en interview. On a aussi playlisté « Archangel » sur notre mix pour la BBC, ça nous a beaucoup touché qu’un ancien camarade de classe fasse de l’aussi jolie musique ». Ils sont comme ça Hot Chip, de bons copains toujours prêts à renvoyer l’ascenseur, surtout à un autre « man in the dark ». Des types sympas en somme qui ont crée un dancefloor à leur image, poétique, tendre et fragile. « Nos deux premiers albums portaient des titres blagueurs et machos, Coming on Strong et The Warning. Aujourd’hui, on est prêt à se montrer comme on est, et à appeler un disque comme l’une des chansons les plus tristes et les plus réfléchies qu’on ait jamais écrites. » Une nouvelle ère est en marche.

Nerds can dance

Janvier dernier, Studio The Premises à Londres, dans un quartier branché. Des synthés dans tous les recoins et au milieu cinq garçons qui se marrent en regardant une reprise comique du « West End Girls » des Pet Shop Boys sur youtube. L’un d’eux lit le National Geographic sur les volcans, un autre hésite -pour la séance photo- entre son tee shirt orné d’un asticot vert et une chemise tye and dye que même ton grand père ne veut plus porter. Au premier abord, les Hot Chip ressemblent à ces héros des films des années 80 dans lesquels deux nerds demandaient à leur ordinateur de leur fabriquer une meuf super bonne. Comme si le mot « geek » avait été taillé spécialement pour leurs épaules malingres et leurs polos improbables (celui de Joe porte fièrement toutes les couleurs de l’arc en ciel). Il y a dans ces types et leurs private jokes du Jack Black autant que du Nick Hornby, du Father Ted (leur série préférée) et du Ben Stiller. Mais se méfier de l’eau qui dort. Derrière cette l’image d’une bonne équipe de loosers se cache une toute autre réalité. Dans les faits, rien que les faits, Hot Chip sont des winners, des vrais. Ils ont remixé les Rolling Stones, les Scissor Sisters, The Go! Team, Amy Winehouse et les Gorillaz (pour n’en citer que quelque uns), avant de s’atteler il y a peu à une réinterprétation olympique d’ « Aerodynamik » et de « La Forme » de Kraftwerk. Leur DJ Kicks a été acclamé par toute la presse et leur single « Over And Over » a été élu single de l’année 2006 dans le NME. Nominés au Mercury Prize, ils s’apprêtent à faire la couv du guide intérieur du très sérieux The Guardian. Pourtant le quintet demeure humble quand on les met devant le fait accompli de leur réussite. Kylie qui a fait appel à eux ? « On voulait lui donner « Ready For The Floor », notre nouveau single pour elle mais elle n’en a pas voulu » se morfond Alexis (Casiotone MT-70/chant). Leur tournée marathon qui les a amenés de l’Australie au Japon en passant par l’Amérique du Sud ? « Nous nous sommes mis plusieurs fois dans des situations critiques car on n’a pas assez d’argent en tournée, et qu’on se demande toujours comment aller d’une ville à une autre, raconte Al Doyle, le grand blond (Roland SH-101/guitare/chant). Une fois nous voyagions sur la West Coast, et on a loué un van énorme. Les lits y faisaient le bruit de 100 enfants effectuant un crissement de craie sur un tableau noir. On a du l’abandonner dans un camping et on a été obligés de le filmer avant de prendre l’avion pour prouver qu’on ne l’avait pas abimé. Ensuite on a du passé douze heures dans un centre commercial à essayer des pantalons XXL pour nous amuser. » Vous l’aurez compris, ne pas attendre d’Hot Chip qu’ils sortent la brosse à reluire pour se faire mousser. Ces types là sont des working dance class heroes.

Dès le début, Hot Chip est une affaite d’humilité. A l’an 2000, alors que beaucoup recherchent la nouveauté avant tout (créer le son du futur), Hot Chip sort dans l’obscurité médiatique la plus totale, « Mexico », un EP de six titres qui ressemble à du folk dépressif tout sauf futuriste. En 2004 sort Coming On strong (en janvier 2005 chez nous sur Kitsuné), premier album bancal, chaud et déconneur dont on savoure les paroles drolatiques : « Je suis tout comme Stevie Wonder sauf que je peux voir les choses ». A l’époque, déjà sur scène, les cinq gars arborent des sapes échappées du placard d’un champion de Game Boy. En 2006, lors d’une rencontre décontractée, ils nous confient ne vouloir qu’une seule chose : « écrire des chansons personnelles et honnêtes qui parlent d’amour, de sexe et de bouffe ». « Hot Chip » signifie d’ailleurs autant « puce chaude » que « frite ».

Kings Of comedy

Les ambitions étaient donc claires dès le départ. Il n’a jamais s’agit chez Hot Chip de faire des gros sous ou d’appâter les filles. A la question « quel type d’ados étiez-vous ? », Alex et Joe répondent par «Très populaires bien sûr ! », dans un sourire en coin qui en dit long. Hot Chip, à l’origine c’est un grand gros et un petit à lunettes dans la pure tradition Laurel et Hardy, qui se sentent pas tout à fait comme les autres petits garçons, et essaient de faire de la pop différente. « Alex et moi nous connaissons depuis l’âge de 11 ans, raconte Joe (Teisco/chant). On avait pas beaucoup d’amis et on a commencé la musique vers 16 ans, pour s’occuper. Au départ c’était des reprises du Velvet Underground, de Spacemen 3 et de Pavement à la guitare avant d’expérimenter tout un tas de choses. Nous n’aimions pas du tout ce qui passait à la radio quand nous étions ados. Nous voulions essayer des sons plus bizarres. Nous étions influencés par des artistes qui avaient essayé de rendre la pop plus folle comme Prince, les Beach Boys, Phil Spector, Robert Wyatt, Timbaland, Madlib, Brian Eno et New Order.»

Alex et Joe apprennent donc la pop music en dévalisant les armoires des parents et en ne gardant que ce qui dérange, fascine, inspire. De leurs côtés, Felix (boite à rythmes/MPC) et Al font de même, se passionnant pour les musiques électroniques et les sonorités divergentes. « En musique, c’est pas le burlesque et l’ouvertement comique qui nous intéresse, mais plutôt le moment où une chanson de Brian Eno, de Robet Wyatt ou de Devo devient bizarre donc drôle. Ce qui nous amuse c’est le surprenant. Quand Joe chante la lutte gréco romaine sur notre dernier album (en rappant comme R Kelly) alors qu’il est ni gay ni franchement taillé comme un athlète, ça nous fait rire. Ce qui nous unit tous dans le groupe c’est qu’on a tous le même sens de l’humour pince sans rire. Et on ne supporte les groupes qui manquent de dérision !»

Le cul entre deux chaises

Lorsqu’on interroge Hot Chip, ce qui frappe c’est leur désintérêt pour presque tout ce qui se fait aujourd’hui en musique et qui marche. Ils détestent Justice, abhorrent les Klaxons. Les crossovers, ils avaient déjà fait ça avant la nu-rave. En 2006 précisément, avec l’indépassable The Warning. Hot Chip inventaient là un genre bien à eux : l’électro nerd. Une techno enregistrée en chambre à coucher (celle de Joe) laissant la part belle à la pop gracile de l’Angleterre des Smiths et à de petites trouvailles sonores empruntant autant à la soul et au funk old-school qu’au 2-step garage. Quelque part entre l’homme dans ce qu’il a de plus humain et la machine dans toute son efficacité dancefloor. A l’époque, Hot Chip ne sont pas sûr de trouver un public. « C’était pas évident, explique Joe. En Angleterre, si on veut réussir son coup, il faut choisir son camp, soit le rock à guitares soit la techno qui tabasse. Nous, nous enregistrons à la maison sur des petites machines modernes, des claviers et des boîtes à rythmes et en même temps avec de vrais instruments. On n’est ni rock indé, ni dance, ni les Chemical, ni Pete Doherty. Il y en a plein qui font ça aujourd’hui mais au moment d’enregistrer The Warning, c’était pas si bien admis que ça ». A l’instar de New Order ou de Royksopp, Hot Chip a établi un chaînon manquant entre la pop et la techno, réconcilier les geeks et les danseurs. Une chanson d’Hot Chip, ça n’a rien à voir avec un track d’électro-rock ravageur, c’est un hymne de dance old-school joué par des poppeux qui lisent beaucoup et sortent peu, si ce n’est pour se décapsuler une bière au pub entre mal-aimés.

Humains, trop humains

Ce sont d’ailleurs les nerds qui ont adopté Hot Chip. Le groupe figure parmi les cinq noms les plus recherchés du moment sur l’agrégateur de mp3 blogs Hype Machine. Ceux qui sont restés cloitrés longtemps chez eux devant leur PC se reconnaissent dans la musique d’Hot Chip qui résonne comme la bande son de leur vie. Car en dehors de la force de mélodies imparables comme celle de « Boy From School » ou « Over And Over », c’est cette fragilité des personnes cachées derrière la musique qui touche autant chez Hot Chip et explique comment un petit groupe de folk anglais ait pu devenir le crew de super héros dance d’une génération perdue. Hot Chip, c’est un peu la revanche de la mélancolie, la prise de pouvoir du faible. Avec eux, l’électro a changé de camp. Elle n’est plus l’apanage de gros bras venant de Détroit ou de petits bourges mignons de Versailles, elle n’a plus besoin de sirènes tonitruantes et de paroles sexy pour rameuter tout le monde sur le dancefloor. Sur la piste, Hot Chip parlent pour ceux qui n’ont jamais la parole. Le môme à quadruple foyer au fond de la classe, celui qu’on refoule le samedi soir à l’entrée de la boîte, et qu’aucune fille ne veut embrasser, avec pour thèmes de prédilection l’échec, l’amour unilatéral, l’impopularité à l’école et les private jokes de puceaux.

Mr Meuble, fan du groupe et animateur d’un blog contant les dernières aventures d’Hot Chip (http://mrmeuble.blogspot.com) admet que là se joue le « nerd » de la guerre : « Dès The Warning il y a eu un changement de direction, à mi chemin entre une musique purement hédoniste qui célèbre le présent et quelque chose de plus profond et intime. Voilà le truc central chez Hot Chip, cette faculté à allier en une même chanson, comme « Boy From School » la joie instantanée et la mélancolie profonde. Ce qui les distingue aussi des autres groupes, qui répètent un modèle bien rôdé, c’est ce risque total pris à chaque morceau, et rendant les premières écoutes d’un disque d’Hot Chip déroutantes. Ces types osent prendre des directions surprenantes, opérer des changements mélodiques qui dénotent. Ils ont cette petite folie qui les pousse à tout tenter. Il n’y a pas de formule Hot Chip, chaque track est un challenge qui peut déplaire, même aux fans acharnés. »

Hors des sentiers rebattus

C’est ce Hot Chip qu’on retrouve sur Made In The Dark, disque libre, casse-cou, joueur en phase avec une génération décomplexée avide d’aventures sonores et de nouveauté. Totalement en dehors des hypes actuelles, l’album posté sur les blogs avant sa sortie, en a dérouté plus d’un. Alexis se dit d’ailleurs très inquiet quand à sa réception. « Il n’a pas littéralement été fait dans le noir, mais ce n’est pas un disque facile. Il est même risqué par rapport à l’économie actuelle. Ce n’est pas un album qui se découpe en singles alors que l’époque pense surtout en termes de morceaux (l’i-tunes et le shuffle). Et sur ce « tout », on n’a non seulement varié les styles à l’intérieur d’un même titre mais aussi changé la façon dont les morceaux ont été enregistrés. Certains titres comme « Out At The Pictures » débute par une saisie en live lors d’un concert aux USA et continue par une prise réalisée en studio. Il y a aussi beaucoup de sons bizarres repiqués sur de vieux synthés, de chaos et de bruit. En enregistrant, on pensait à des disques comme Sign ‘O’ The Times de Prince ou le White Album des Beatles. On s’est aussi beaucoup laissé aller à l’improvisation. On a répété sans avoir d’idée de construction pour ensuite aboutir à un document nous montrant en train de jouer live. Pas mal de musiciens que j’adore ont procédé ainsi, comme Miles Davis. »

Sur Myspace, à l’époque de The Warning, Hot Chip publiait cette profession de foi : « Nous pensons que la pop devrait être plus imaginative qu’elle ne l’est en ce moment, qu’elle devrait t’affecter et t’inspirer. » Il semblerait qu’avec le sublimement complexe Made In The Dark, les Fab 5 aient relevé le défi. Et rendu la pop aussi belle, riche et dense qu’elle devrait toujours l’être.


Made In The Dark (DFA/EMI)

www.hotchip.co.uk

3 commentaires:

slot™ a dit…

FINE ART
FINE MUSIC
http://slottm.blogspot.com

Pierre a dit…

Classe ce papier!

Maria a dit…

celui dans trax que tu avais écrit était top aussi, je le relis souvent:!