vendredi 25 juillet 2008

Interpol sur écoute (Publié dans le numéro de décembre 2002 des Inrockuptibles)

texte : Violaine Schütz

Interpol sur écoute


Saint Malo 2001 & 2002 : le rêve était trop beau. Interpol, quatuor new-yorkais inconnu débarque alors qu’on ne connaît presque rien d’eux, sauf quelques ep’s restés confidentiels, une black session. Mais aucun album à l'horizon…Et c’est là le choc.Pour un fan des cold eighties, qui ne jure qu’on n’a rien fait de mieux en pop depuis les premiers singles de The Wake sur Factory, et que Tuxedomoon est le meilleur groupe goth du monde, Interpol est un miracle. Il projette 20 ans en arrière ceux qui ont vécu la fièvre « Madchester » et la font revivre à ceux qui étaient encore trop jeunes pour ça (les malheureux )…Que ceux qui pleuraient Ian Curtis se consolent avec Paul Banks, chanteur habité au visage d’ange, figure pieuse qui n’est pas sans rappeler celle d’un autre martyr du rock…Kurt Cobain…Dans un éclairage tamisé, minimal, limité au rouge et au noir, où l’on aurait éteint les lumières les plus brillantes, aveuglantes (la simplicité est de mise comme elle l’était chez Factory) la voix envoûtante de Paul fait l’effet magique d’une réincarnation : Ian se serait saisi du corps Kurt pour sauver le rock!
Mais Paul (chaîne de montre et chaussures en croco) n’est pas tout seul, il s’est entouré de trois corbeaux cravatés et classieux. Sam, batteur sombre et électrique, Daniel, petit guitariste punk teigneux fan des clash, et Carlos, playboy existentialiste et poseur (pléonasme ?)complètent le tableau aristo rock.
A eux quatre, ils parviennent à créer tout un revival post punk-no wave, où chacun peut jouer au rock critic, comparant tell riff, ou telle intonation de voix à un groupe plutôt mythique : « Say hello to the angels», c‘est facile : c’est «This charming man » des Smiths… Pour le reste, les meilleurs groupes des 80’s se bousculent au portillon : Joy division, Cure, Bauhaus, Echo and the Bunnymen, The Chameleons, Psychedelic Furs…La nostalgie nous envahit…celle des années où l’Hacienda avait pour concept de nous faire danser, non seulement sur de la house, mais aussi sur un rock raffiné, exigeant, et efficace…
Interpol à eux seuls cristallisent tout Factory et toute la new wave. Leur musique est à la fois simple et complexe, homogène et dense, riche d’idées (au moins 3 par morceau), parsemée de riffs incisifs. Classe, orgueilleuse, sombre mais jamais morbide, comme toujours tournée vers la lumière, comme un soleil noir, magnifique…
Alors après tout, n’est-il pas vrai qu’en musique comme ailleurs : rien ne se crée, tout se recycle. On préfère encore qu’Interpol nous ramène vingt ans en arrière du coté de Manchester, plutôt que la Star Academy nous fasses revisiter Blondie, et Castaldi avec l’affligeant «absolument 80» les morceaux d’ «Image » ou autres qui ont été produits pendant que des groupes inspirés (mais méconnus) comme Stockholm Monsters intitulaient leurs morceaux «How corrupt is rough trade?»…
Mais ne s’agit-il justement pas aussi de corruption avec Interpol ? Après tout, nous pouvons nous permettre de poser la question avec un groupe qui a pour nom celui d’une agence traquant des criminels… Interpol n’est-il pas qu’un petit groupe moyen plein de coke et de filles, qui à la vue de leur dernier concert au Trabendo, fatigué, de pale figure, plagie leurs groupes préférés ?
La réponse, si l’on en croit les membres du groupe serait non. Leurs références musicales seraient plus les Red Hot Chili Peppers et Nirvana que Joy Division, si tant est que références il y ait.
«Nous n’avons absolument pas d’influences, affirme Carlos». Venant d’un bassiste tiré à quatre épingles, plus arrogant qu’un membre des Strokes, on pourrait penser à de l’ironie, mais après tout peut être pas…
Imaginons un groupe vierge, innocent de tout background indie et arty, enfermé dans sa cave en train de composer, un songwriter dans sa chambre, en train de lutter avec ses démons intérieurs, pour en faire ressortir (car lorsque la musique est honnête, c’est bien de ça qu’il s’agit) quelque chose d’inédit, et qui après avoir mis tout cela en sons, s’entend dire que ça ressemble à du Joy Division…Après tout il vaut mieux sonner comme du Joy division que comme du Duran Duran (quoique)…Et si l’originalité en 2002, ce n’était non pas innover, mais faire de bonnes chansons, de celles qui restent, qu’on a envie d’écouter partout, dans le métro, la rue, le supermarché, qui donnent envie d’en faire à notre tour, et ça Interpol le réussit avec une telle classe qu’elle ne peut être empruntée.

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