lundi 28 juillet 2008

Dave Gahan - Contre La Montre (Tsugi octobre 2007)

http://mynewsclara.files.wordpress.com/2007/12/dave_gahan_003.jpg
Texte : Violaine Schütz

Dave Gahan
Contre la montre

28 mai 1996 : Dave Gahan est déclaré mort pendant deux minutes suite à une overdose d’héroïne et de cocaïne dans une chambre d’hôtel de Los Angeles. Après ça, les chansons du groupe d’électro-pop culte Depeche Mode dont il est le leader, ne seront plus jamais les mêmes…Dave non plus.

C’est un homme à l’élégance racée, tout de noir vêtu comme le Johnny Cash de la fin, qui prépare-lui-même- le café pour les journalistes dans la suite de son hôtel chic près du quartier de l’Opéra. Etrangement doux et posé, avec quelque chose de vaguement inquiet dans le regard bleuté, le chanteur de Depeche Mode, clean depuis onze ans, peut souffler : il vient d’accoucher d’un album solo d’une rare beauté, Hourglass.

Isolation

Sur le premier single qui en est extrait, « Kingdom », remixé notamment par Digitalism, Gahan se demande s’il y a un Dieu, un Royaume au-delà. Si Paper Monsters, son premier album solo sorti en 2003, mettait à vif les démons avec lesquels la rock star a eu à dealer coté vie privée, Hourglass (sablier), lui, pousse à croire en quelque chose, et arrête le temps. « Le temps joue contre moi, je me fais vieux, explique Dave. Mais j’ai tellement perdu d’heures à m’angoisser, à ne rien arriver à faire parce que je me dégoutais, que je ne voulais pas me laisser –encore- happer par le sablier. Je me suis trop longtemps battu contre la montre, à essayer d’en faire le plus possible sans trouver ma place. »
Longtemps confiné au rang de sex symbole et d’entertainer dans Depeche Mode, où Martin Gore composait tout, Dave a enfin signé ses deux premières chansons sur le dernier album de Depeche Mode, Playing The Angel en 2005. Cela aurait pu lui donner confiance, mais il n’en est rien. Pour Dave, la pop-musique est un combat continu. « La musique est une manière de travailler sur la vision négative que j’ai de moi, comme quand j’étais plus jeune, et que je peignais tout le temps, ce que j’ai arrêté de faire il y a 10 ans. J’avais besoin de sortir, de voir le monde. C’est facile pour moi d’être seul mais c’est très dangereux pour moi d’être enfermé dans une chambre. New York, où je vis aujourd’hui, est un bon endroit pour moi, et ça a influencé les nouvelles chansons. Le studio d’enregistrement se trouvait dans une petite rue très bruyante, très animée. Quand j’étais à Los Angeles, je pouvais prendre la voiture et conduire pendant des heures, sans voir personne, dans l’isolement totale. A New-York, il y a du monde partout, même la nuit ! Ca me force à réaliser qu’il y a plein de choses et pas que moi au monde (rires) ! J’aime aussi m’asseoir dans des coffee shops de NY, et regarder les gens, m’imaginer leurs vies. J’aime la vie, je suis juste effrayé par les gens. »

Middle class hero

Effrayé, Gahan, l’est depuis toujours. Né de parents chrétiens appartenant à la classe moyenne, David avait 6 ans quand son père a quitté la maison. Remariée, la mère de Dave donna à ses enfants l’impression que son second époux était leur vrai père. Mais en 1972, ce dernier meurt alors que Dave a 10 ans. Gahan ne s’en remet pas et devient un vrai bad boy, adepte du vol de bagnoles, de la tire à l’étalage et du graffiti sur immeubles, qui lui valurent de nombreux détours par la cour avant ses 14 ans. Il enchaîna ensuite les petits jobs (plus d’une vingtaine) comme celui de vendeur de boissons fraîches. Jusqu’à ce fameux jour de 1980, où il rencontra les autres membres de Depeche Mode, qui devint peu à peu le groupe majeur que l’on connaît aujourd’hui. « La vérité, c’est que ma vie est super, et que je n’ai pas à m’en plaindre, confie Dave, et que je suis reconnaissant pour toutes les opportunités, mais c’est dans ma nature, il y a toujours cette épine, cette insatisfaction. Je continue à envier ces gens qui semblent prendre les choses comme elles viennent, je n’ai pas dû avoir le bon livre petit, à l’école, celui qui apprend le contentement. (rires)».

Il n’y a pourtant de quoi être fier. Hourglass, sans réinventer la formule magique de Depeche Mode – ce clivage entre claviers industriels et sonorités électroniques contrebalancés par une voix de baryton, presque gospel, qui n’a jamais sonné aussi soulful et profonde que maintenant. A 45 ans, Dave Gahan n’est plus le garçon coiffeur d’un groupe à succès, mais semble avoir trouvé une toute autre voix. « C’est mon album le plus personnel dans le sens où j’ai essayé de savoir qui j’étais exactement, où j’en étais. Je ne pouvais pas y arriver si je restais en surface, j’avais besoin de fouiller à l’intérieur, pour renouer avec l’espoir à propos de ce que je deviens. Quand j’écoute de la musique, j’ai besoin de croire que la personne est en train de me parler, et si elle ne fait rien pour moi, même si la musique est sublime, je ne peux pas l’écouter. Pour moi, la musique aide à identifier des choses, à y voir son propre cynisme, comme dans un miroir. J’ai regardé dans le miroir pendant très longtemps, sans jamais rien y voir d’autre que du vide. C’était terrifiant ! La musique que j’aime c’est celle qui donne le sentiment de ne pas être seul, comme l’ont fait Johnny Cash, Billie Holiday, Ian Curtis, Nick Cave. » Il faudra désormais ajouter Dave Gahan à la liste des compagnons de route à valeur salutaire.

Hourglass (Mute/Virgin)

vendredi 25 juillet 2008

Interview clubbing de Jared Leto - juin 2007

 


Texte : Violaine Schütz 

Jared Leto Hollywood Story 

 Qui dit mieux ? Cameron Diaz, Scarlett Johansson et Lindsay Lohan dans son lit. Requiem for a Dream, Fight Club et American Psycho sur le CV ciné. Et un petit groupe emo-hardcore-teenage pour occuper les 10 minutes de temps libre restant au bel acteur hollywoodien Jared Leto. Sans compter que cet ex étudiant en peinture est totalement perché. Juste avant notre entrevue, ses attachés de presse s’arrachent les cheveux. On prévient que le manager présent pendant les interviews coupe les questions stupides. Ca s’annonce mal ! Dragueur, capricieux et mégalo, on est pourtant près à tout lui pardonner à Jared. Parce que l’enfant roi (de 36 ans) d’Hollywood, que toutes les minettes du monde aiment d’amour depuis son rôle dans la série culte Angela 15 ans, sort en club, aime Squarepusher et connaît Plastikman. Si ça, ça valait pas une entorse à ce numéro 100% british, on n’y connaît rien ! Premier souvenir clubbing? J’étais très jeune, j’avais 14 ans. C’était un club new-wave punk culte de Washington appelé le « Poseurs ». Il y avait plein de mods, goths et de pd’s : une faune fascinante ! C’était très excitant comme expérience, le club à cet âge là, tu vas au bout de ton individualité en dansant et en allant jusqu’au bout des choses. Le pire souvenir ? Tomo, guitariste du groupe de Jared, 30 Seconds To Mars : On ne pense pas aux choses négatives. Jared (ne répondant pas à ma question et regardant son camarade amoureusement.) Tu es très belle et très gentille, Tomo (en français). Ma chérie, je t’aime. Que puis je faire d’autre que t’aimer. (Il chante) « Je t’aime chéri, je t’aime... » Tu veux savoir la première fois qu’on s’est rencontrés ? J’étais sur la plage, en train de bronzer et de m’étirer comme mon thérapeute me l’a indiqué pour garder mon corps souple. Et là, alors que je me tenais dans la position du chien du yoga, j’ai vu un jeune Dieu grec arriver par-dessus mon épaule avec ce visage frais pas encore exposé aux turpitudes du monde. Je l’ai mis dans ma valise comme un chien. Et on a péché sous les étoiles. C’était une expérience très romantique. Premiers disques achetés ? The Cure. Robert Smith est un génie, il avait les les mots justes. C’est un poète. J’écoutais beaucoup de new-wave jeune comme A flock of seagulls, Japan, the Cars ou Joy Division que j’ai découvert plus tard. Je suis très nostalgique de tout ça. Tu aimes la musique électronique? (Jared me prend la main et me dit très sérieusement) Tu devrais faire attention, je trouve que tu bois trop vite tes bulles de Coca. Ca pourrait te tuer. J’aime Squarepusher, Aphex Twin, Royksopp et The Knife, Air, et la house music oldschool. Personne ne le sait, mais j’étais un kid habitué des clubs house new-yorkais. L’an dernier, l’album solo de Thom Yorke m’a vraiment plu, et Juan Atkins et Plastikman me rendent fou ! Sinon Air et Jean-Michel Jarre me font rire. On a aussi repris « Hunter » de Björk. Vous êtes sortis à Paris ? Oui, au Paris Paris et au Baron. On s’est bien éclaté. Ah bon, ce n’est pas ce que m’a dit votre attaché de presse. (Jared sort de la pièce sans crier gare et hurle à l’attachée de presse.) Bénédicte, pourquoi tu as dit à la presse qu’on ne s’était pas amusés au Paris Paris ? Bénedicte, terrifiée : Pardon. J : On étaient malades c’est pour ça qu’on n’est pas restés longtemps. On retourne au Baron demain pour se rattraper ! Et ne me cause pas de problème ! Tu ferais mieux d’être plus gentille avec moi. La meilleure fête de votre vie ? Tomo : Je suis de Detroit, et là-bas il y a un énorme festival électronique qui s’appelle The Detroit electronic music festival. La première année où il a eu lieu, tous les gros Dj’s de Detroit se sont réunis comme Carl Craig. Je me suis vraiment mis une race de malade, j’ai souri toute la soirée et j’ai vraiment mal fini. J : Ca devait être monstrueux, j’ai pas mieux ! (Il s'adresse à moi : J’aime tes cheveux. J’adore ta frange. Elle me rappelle ma mère...) Ton truc contre la gueule de bois ? Yoga, méditation. Je suis straight-edge Madame. (On veut bien connaître la marque des germes de blé, ndr.) Il prend un regard de junkie fixe (Pour préparer le tournage de requiem for a dream , l'acteur s'est délesté au passage de douze kilos, s'évanouissait de faim, a fait un séjour dans la rue auprès de toxicomanes, et a failli devenir fou (il a notamment arrêté le sexe pendant deux mois). 30 Seconds to Mars - Beautiful Lie (Virgin/EMI)

Citizen, Vitalic et les Penelopes - Article publié dans Trax en novembre 2006

Citizen
Citoyens modèles

Habituellement, quand on part en voyage de presse, c’est pour New-York ou Londres. Pourtant, c’est bien à Dijon autour d’une dégustation (arrosée) de frites maison à la graisse d’oie, que notre dernière mission nous porte. Le but, rencontrer le petit label français qui -depuis 5 ans- n’en finit de monter, Citizen Records. Des citoyens français bientôt rois du monde !

« Avec Daft Punk, l’électro représentait une petite rivière en France. Aujourd’hui, on travaille dans une flaque » constate Fred Gien, ancien programmateur de l’Anfer à Dijon et co-patron de la petite structure Citizen fondée en 2001 par un autre Dijonnais, Pascal Arbez, alias Vitalic. Mais il ne faut voir dans cette réflexion aucun pessimisme. Les deux comparses partagent un enthousiasme communicatif ainsi qu’une passion pour « un son crade, sale, en dehors des sentiers battus. On voit Citizen comme un laboratoire d’expériences un peu malsaines, à l’encontre des prods léchées. Et en même temps, on aime quand ça tape, alors on met toujours du disco dans notre musique.» A son actif, le label peut se targuer d’avoir révélé John Lord Fonda, que Fred décrit comme l’équivalent musical du Canada Dry. « On dirait de l’alcool mais ça n’en est pas. John Lord, c’est pareil. Ca ressemble à de la techno, mais ce n’est pas de la techno ». En attendant de sortir un mix de Vitalic, qui devrait refléter l’ouverture d’esprit du label, This is the sound of citizen, Fred et Pascal nous reçoivent dans leur antre, le garage en sous-sol de la villa de Fred, où se retrouvent un stagiaire, un booker et un « porteur de flycases ». Plus lycéen, tu meurs !

Véronique Jeannot version électro
Avec la même ardeur avec laquelle il nous conseillait des vins blancs au restaurant, Fred nous fait écouter les signatures à venir : les français Teenage Bad Girl et The Micronauts. « Ecoute ça, Teenage Bad Girl, c’est Justice en plus disco. Et puis, attends, ça c’est leur reprise du « Aviateur » de Véronique Jeannot qui sonne comme du M83. Cette chanson a été écrite par Souchon et Voulzy !» Pas le temps de crier au génie qu’il fait déjà tourné son morceau du moment, signé les Micronauts. Vitalic avoue : « A chaque fois que je pars en tournée, Fred me fait des compils que j’écoute en route. Ca fait 6 mois que ce titre se trouve sur la compil des copains. » Pascal tape du pied en disant cela, pendant que Fred explique : « Je procède toujours comme ça, par des bombardements d’amour. » Loin des poses parfois blasées des petits labels parisiens, l’enthousiasme de la bande de Dijon, fait plaisir. Ici, on aime viscéralement la musique, comme le confirment ces deux pères de famille : « une fois qu’on a inoculé le virus, on doit vivre avec, et accepter de mal s’occuper de ses enfants ou de laisser le travail déborder sur la vie privée » s’amuse à moitié Pascal.

25 minutes de cithare à la plage
Il y a parfois, certes, des moments de découragement. « Le plus énervant, c’est quand tu sais que tu tiens un tube mais parce que tu ne fréquentes pas les bonnes personnes dans la capitale, ça ne marche pas. On a très mal vécu de ne vendre que 1500 disques de Juan Trip » explique Fred. Mais les coups de blues sont le prix à payer d’un positionnement en dehors du son dominant, la « minimale ». « On s’est toujours dit, depuis que j’ai commencé et que c’étaient toujours les mêmes qui jouaient : Oxia, The Hacker, moi... qu’on ne voulait pas écouter toujours la même chose. On veut du sang neuf, frais, même si il est crée par un quelqu’un d’ingérable (rires). Comme Juan Trip qui, une fois lors d’un festival tek sur une plage, a joué des morceaux à la cithare de 25 minutes avec une fille chantant « je veux te toucher ». Les clubbers voulaient le tuer ! », se souvient Pascal. Citizen a donc réuni en son sein, « une bonne famille de freaks », qu’il soutient coute que coute. Pascal regrette en effet que lorsqu’il était chez Gigolo, « il n’y avait pas de suivi, pas de coup de fil, et des décisions prises sans mon aval ; C’est l’inverse avec Citizen. On a un côté « crew », famille comme dans le hip-hop où on se déplace toujours entre potes. En fin de journée, on rentre à la maison, mais il n’est pas rare que tout le monde retourne au bureau vers 23h00. Alors, on s’ouvre des bouteilles de pinard, on met de la musique et on danse. Demain, on ira tous ensemble à la foire gastronomique de Dijon.»

Fidèles Penelopes
Les petits derniers arrivés dans la famille, sont les deux Parisiens de Penelopes, qui viennent de sortir un premier album électro-dark-pop sous haut patronage (ils sont copains comme cochons avec Agnès B et figuraient sur une compilation Gigolo). Le duo se félicite du bon esprit de sa nouvelle auberge. « Je ne vois pas trop quel autre label « techno » accepterait de sortir un single Cocteau Twinien et un album aussi « dance » qu’indie pop. Citizen eux comprenaient nos idées de composition, notre approche mélodique. Ils sont assez courageux à l’image de Vitalic qui fait ce qu’il veut. Comme The Hacker aussi, ils n’en ont rien à secouer de la dictature du DJ qui veut une intro dans les morceaux, par exemple. Nous, on a fait l’inverse de ce que les gens nous conseillaient : ne venir sur scène qu’avec un laptop. On mouille le maillot, et ça leur a plu. Citizen possèdent un feeling assez « rock’n’roll » dans l’esprit qui s’est un peu perdu.» Mais avec les 15000 cd’s vendus par le label dijonnais cette année, gageons que ce « feeling » devrait bientôt se répandre et les Citizen gouverner le monde…Si la moutarde ne leur monte pas au nez !

The Penelopes – The Arrogance Of Simplicity (Citizen/Nocture)
Vitalic – This is the sound of Citizen (Citizen/Nocturne)
www.citizen-records.com

les Shades - Papier paru dans Wad en novembre 2007

http://www.waxx-music.com/photos/editorial/news/web/The-Shades.jpg
Les Shades
Orange Mécanique

Les petits protégés de Bertrand Burgalat (le boss du label Tricatel) sortent un premier EP parfait, entre violence rock et poésie pop. Et si ces élégants minets du quartier popu de Nation coiffaient tout le monde au poteau ?

L’histoire est vieille comme le rock. En 2004, les Shades, cinq mignons garçons de l'Est parisien, s’ennuient au lycée et sur la foi de quelques références communes (Strokes, Beach Boys, Velvet Underground), forment un groupe. L’idée : un clavier psyché, une batterie carrée et des textes bruts chantés en français. « Quand on est jeune on ne se rend pas compte qu’il faut un immense talent et de l'expérience pour composer des chansons aussi simples que « I'm waiting for the man » du Velvet, alors on se met à singer ces trucs. Aujourd'hui les influences s'étendent à l’électronique pour les sons, au hip-hop pour les paroles, et à tous les groupes de rock qui ont des bonnes idées comme Arcade Fire, Electrelane. » Des bonnes idées, les Shades, 18 ans de moyenne d’âge, n’en manquent pas. Sur leur quatre-titres, qui vient de sortir chez Tricatel, le label qui abrite April March et Valérie Lemercier, il y a notamment l’impeccable « Orage Mécanique », son orgue fou et ses chœurs cristallins. « En théorie, je suis quelqu’un de très calme, en pratique je suis incontrôlable » y chante Benjamin, déchaîné, qui commente « La chanson est liée au film Orange Mécanique si on le voit comme une critique de la violence ». Mais sur scène, les Shades assurent pourtant le show en faisant preuve d’une rage rarement égalée tout en ne se parant que de blanc. Virginal ? « On cherchait un concept visuel qui marque les gens. Le blanc c'est l'idée de créativité sur laquelle on base tout ce qu'on fait. C'est la feuille blanche sur laquelle tout est possible d'écrire » explique Benjamin. Et chez les Shades, tout semble en effet permis. Y compris l’originalité. Car là où d’autres babyrockers se contentent de recycler les antiquités rock garage, le quintette étend le spectre et surprend. A 17 ans, ces gamins ont été biberonnés à John Coltrane et Dr Dre, ont lu Baudelaire, compris IAM et adoré Lost In Translation, s’inscrivant ainsi dans une génération décomplexée à laquelle, sans aucun doute possible, l’avenir appartient.

« Les Shades, EP » (Tricatel)
www.myspace.com/lesshades

Poni Hoax - article paru en avril 2006 dans Trax (c'était leur toute première interview)

http://static.flickr.com/68/176248718_161fd0118d.jpg
Texte : Violaine Schütz

Poni Hoax
Philo, sexe & rock’n’roll

Nicolas Ker, le chanteur-dandy de Poni Hoax parle comme le lapin d’Alice au Pays des Merveilles, et aime Patrick Juvet. Laurent Bardainne, le compositeur du groupe, adore, quant à lui, Robert Palmer. Faut-il pardonner leur mauvais goût ? Oui, parce que le premier album éponyme du quintet français, déjà plébiscité par Optimo et Morpheus en mix, est ce qui se fait de mieux aujourd’hui en électro pop post-punk hantée et lumineuse.

Il faut imaginer le tordant de la scène. Un dimanche ensoleillé, 19h30, dans un des derniers bistrots de Montmartre ayant résisté à l’invasion d’Amélie Poulain, pendant que des petits vieux jouent au billard, Nicolas, chanteur de Poni Hoax, trois bières dans le gosier, se lève au son des premiers accords d’«I Love America», met ses boots sur la table, enfourche des lunettes noires tout droit sorties de Délivrance, le film, et se met à hurler du Patrick Juvet. Ca, c’est juste avant de nous avoir livré sa théorie liant l'inertie du chaos à l'alcoolisme et d'embrayer sur Wittgenstein, comme symbole de l’échec.
Ce n’est pas tous les jours qu’une interview vire en débandade philosophico-potache, et il est bon de le noter. Car, ici, la pose n’est pas empruntée, elle n’est que l’expression d’une musique surprenante, décrite (un peu vite) par Feist dans le New York Times comme du «dark disco». Encore faut-il ajouter que ce punk bacchanal qui doit autant à Joy Division que Jacno, n’est jamais facile, ni trop référencé, mais d’une ambition musicale folle.
« Les musiciens d’aujourd’hui, explique Laurent, manquent d’ambition. Quand tu lis une interview de Franz Ferdinand, qu’on adore au demeurant, ils disent qu’ils savent que ça ne va pas durer, qu’il faut faire des singles. Je trouve cette lucidité, cette volonté de coller aux besoins du marché, flippante. » Nicolas poursuit : « Dans les 60’s, il n’y avait que des bons disques qui sortaient en même temps (les Doors, le Velvet, les Beatles) et c’était normal. Depuis deux décennies, dès qu’il y a un disque un minimum ambitieux comme Ok Computer ou Mezzanine, tout le monde crie au miracle. Pour moi, une des raisons de cette décadence, c’est que depuis les 80’s, et l’avènement du SIDA, il y a eu une désexualisation de la musique. Nous, on veut resexualiser le rock (d’où la fille nue sur la pochette de leur disque, ndr). Marre de ces mecs pas sex comme Interpol et de ces crevettes asexuées de chez Hedi Slimane ! »
Des propos ambitieux, mais Poni Hoax ont les moyens d’être exigeants. Des paroles philosophico-sexuelles originales d’abord, puis des mélodies hallucinantes empruntant à tous les genres. « On veut faire des disques intemporels. Nous venons du free jazz, du surf, et apprécions des choses aussi diverses que la no-wave, le classique, les Violent Femmes, les Stooges, Robert Palmer. « Johnny and Mary », quelle chanson ! »
Toujours à la lisière du mauvais goût, Poni Hoax font de la musique de backroom, mais rêvent de villa lumineuse et de clips avec Mariah Carey, dans lesquels ils laveraient (torse-nus) sa bagnole. «Mariah est géniale. Mais ma référence ultime c’est Céline Dion. Une femme qui s’habille en pharaon lors de son mariage avec René à Las Vegas, et décore sa maison de manière kitsch, moi, ça m’influence. Tout comme Paris Hilton. Elle me fascine. C’est la représentation parfaite de l’Occident. D’un côté, tu as Ben Laden, de l’autre Paris. Je suis en train d’écrire un livre portant son nom, qui traite de Dieu.» On sourit aux propos alcoolisés de Nicolas, en pensant que c’est rare que la musique soit aussi bonne que la descente, et que, pourtant, c’est le cas !



Poni Hoax (Tigersushi)
www.ponihoax.com

Interview de Gülcher - mai 2006

Gülcher

Certes, les quatre membres de Gülcher ne payent pas de mine. Pas de coupe de cheveux étudiée à la Strokes, pas de jean slim qui moule les burnes, pas de boots pointues trainées dans la coke, juste quatre gars (trente de moyenne d’âge), un Anglais et trois Parisiens, avec qui vous auriez pu prendre, sans vous en rendre compte, un demi dans un pub. Sauf, qu’une fois sur scène, l’évidence s’impose : souplesse mélodique, raffinement des chœurs, énergie punk, chant en anglais tête à claques et maniéré façon Morrissey, le quatuor semble avoir fait ses classes chez les grands : Roxy Music, Orange Juice, Gang Of Four, Wire. Mieux : leurs hymnes de pop complexe, lettrée et dansante les placent en meilleurs concurrents français des excellents étalons p-funk de Warp, Maxïmo Park. Paris tiendrait-il enfin son premier groupe d’art rock ?

R : Quel a été pour chacun de vous le parcours qui vous a amené du statut d’auditeur à celui de musicien ?

Alex (batteur) : Les Pixies ont été le déclic. Doolittle plus exactement.
Laurence (chanteur) : On peut arrêter l’enregistrement de l’interview ? (rires)
Alex (bassiste) : J’ai grandi en écoutant beaucoup de rock indé américain comme Sonic Youth et Pavement. J’ai appris à jouer de la guitare en autodidacte. Je ne suis pas un vrai bassiste, c’est pour ça que j’ai un jeu de basse étrange.
Sandri (guitariste) : pour moi, ça a été, comme pour beaucoup les Beatles, et plus particulièrement la chanson « I’m only sleeping » qui m’ont fait découvrir la musique. Ensuite il y a eu les chansons des Sex Pistols et des groupes plus pointus comme Pere Ubu. Aujourd’hui, j’aime le rock bizarre. En ce qui concerne ma formation, j’ai fait une école de musique à l’âge de 12 ans. Au départ, je voulais jouer de la contrebasse, et finalement il n’y en avait pas dans cette école, alors je me suis rabattu sur la guitare classique. J’ai joué dans plusieurs groupes, dont le duo Deluxe & Faem. On a sorti un album en hommage à Delon-Melville en 2004 sur le label Euro-visions (qui réunissait les très branchés April March, Ariel Wizman et St Etienne, ndr). On a aussi bossé avec Rubin Steiner.
Ronan (batteur) : Moi, j’ai commencé le piano à 7 ans, mais ça n’a pas donné grand-chose. La musique est venue avec Joy Division. Je me suis dit : Si eux peuvent jouer de la guitare, je peux y arriver ici, moi aussi ! La batterie est venue plus tard, un peu par hasard.
Laurence : en Angleterre, je faisais partie des seuls gamins qui écoutaient de l’indie pop à mon école. On filait en douce pour aller voir des concerts de Felt (le dernier à Londres) et de Spacemen 3. C’était juste avant que les jeunes s’intéressent à l’indie pop avec les Stones Roses à la fin des années 80, et au début des 90’s. Mais c’est surtout grâce à la presse musicale anglaise - aussi bien Smash Hits et Number One que le Melody maker et le NME - et au Lipstick Traces de Greil Marcus et à Lester Bangs que j’ai fait mon apprentissage. J’étais obsédé par l’idée de la chanson pop et je lisais tout ce que je pouvais sur le sujet.

R : Comment vous êtes-vous rencontrés ?
L : J’avais écrit des paroles pour un morceau de Deluxe & Faem avec Sandri, qui se situait entre Patrick Juvet et les Sparks. La chanson, « L’unabomber de l’amour » a été refusée, mais on a continué à faire des morceaux, avec plus de Sparks et moins de Patrick Juvet. Et Sandri connaissait déjà les deux autres.
S : On s’est formé en 2003, mais avec un autre batteur. On a changé la batterie quand Ronan, un ami, est revenu d’Angleterre.
R : Je connaissais Sandri depuis 1995, il était même témoin à mon mariage.

R : D’où vient votre drôle de nom ? C’est un mot qui n’existe pas…
L : Quand on a commencé, il y avait tous les groupes de l’après-Strokes, avec des noms en « The ». On voulait éviter de rejoindre le clan. « Gülcher » est en fait un jeu sur le mot « culture », mal prononcé. Après avoir lu Lester Bangs, je me suis intéressé à ses amis rock-critics, et parmi eux, il y avait Richard Meltzer (un des premiers grands journalistes de rock, ndr), qui a écrit l’ouvrage culte The Aesthetics of rock et un autre Gülcher.
Le seul rapport entre notre musique et ce bouquin, c’est que le livre raconte des petites histoires, en prenant pour point de départ des choses assez banales, comme les coupes de cheveux des chanteurs de country ou les packaging des chewing-gum pour les transformer en art. On essaie de faire pareil.
S : Ca peut sembler prétentieux de s’appeler « culture », mais pour se rattraper, on va faire une très belle chanson sur un paquet de chewing-gum.

R : Comment travaillez-vous ensemble ?
S : J’amène une partie de guitare et on construit le morceau à partir de là. Après chacun dit qu’il faut déplacer telle ou telle partie pour la placer après une autre. Parfois certains morceaux prennent très longtemps à écrire. « Providence » par exemple a pris été très longue à mettre en place, parce qu’on la beaucoup remaniée. Nos chansons évoluent sans cesse.
L : Ce qui est horrible c’est de s’ennuyer, notamment sur scène, donc on essaye d’enrichir le plus possible nos morceaux. On se lasse plus vite du binaire et du primaire. Mais pour notre manière de bosser, le processus est très égalitaire : chacun à sn mot à dire.
A : On ne touche pas trop aux paroles quand même ! (rires)
L : Si, si, il y a eu des fois où Sandri a dit non à certaines paroles comme « c’est la loose à Strasbourg ». Il a crié : « non, pas de paroles en français ».
S : C’est vrai ! Et je ne voulais pas non plus de ta chanson sur la scarification…

R : Quels sont vos partis pris musicaux : faire de la pop complexe, du rock réfléchi mais dansant ?
S : Faire ressortir des sentiments qui sont un peu enfouis dans la pop, qui ne semblent pas évidents au départ mais peuvent se révéler populaires au final. Le morceau « The Writers » par exemple dure six minutes, dont certaines sont vraiment tarabiscotées, mais elle est finalement accessible. Enfin, j’espère qu’elle l’est !

R : Avez-vous des influences communes ?
L : Roxy Music, qui sont dans le schéma de chansons qu’on aimerait faire, et tous les groupes dans leur lignée comme les Smiths et les Stranglers.

R : Laurence, peux-tu me parler de tes textes ?
L : Ils ne sont pas forcément autobiographiques. Il y a des jeux avec la narration, des dialogues. L’idée c’est que l’auditeur ne comprenne pas tout à la première écoute, mais seulement des bribes. On essaie de faire des chansons à clé pour que les gens (et nous) ne s’en lassent pas trop vite. J’aimerais m’éloigner de plus en plus des paroles sur moi en train de pleurer quelqu’un, mais c’est difficile d’écrire des petites histoires ne me concernant pas, tout en leur donnant une richesse émotionnelle. Bref, j’y travaille.

R : Qu’est ce qui vous agace dans les critiques parues dans la presse ?
L : Les comparaisons avec Bloc Party ou les Rakes. On n’a jamais entendu un seul morceau de Bloc Party, alors c’est drôle.
S : On nous compare aussi souvent à Gang of four. Je viens de comprendre il y a quelques jours pourquoi : Il parait qu’ils étaient calmes sur disque, et qu’ils se déchainaient sur scène.
A : Quel est le rapport avec nous ?
S : Ben, l’énergie rock’n’roll destroy sur scène.
A : Non, c’est surtout la basse en fait, qui justifie la comparaison à Gang of Four ! (rires)

R : Sur la pochette de « You girls », on a affaire à un design abstrait à l’esthétique constructiviste et sur celle de « Providence », à une femme allongée sur un lit dans une chambre d’hôtel, vous ne vous montrez jamais ?
L : A la base on avait une autre pochette qu’on avait commandée, et qui ressemblait à un vagin, c’était nul. Alors on a été dépanné par un pote.
S : Le type qui avait réalisé la première pochette a récemment avoué que c’était un cerveau qu’il avait voulu représenter. Rien avoir avec un vagin donc !

R : Ces pochettes témoignent-elles d’une volonté de se mettre en retrait pour signaler que seule la musique compte ?
R : Disons qu’à nous quatre, nous n’avons vraiment d’image. (rires)
L : Blague à part, oui, c’est exactement ça !

R : En même temps, vous essayez de renvoyer une image assez classe (costards, les chemises…), pourquoi ?
S : Parce qu’être sur scène, c’est comme au théâtre. On joue des personnages, le costume donne un côté dandy.
L : Le costume Guerrisol c’est aussi quelque chose d’égalitaire. Enfin, c’est toujours moins cher que de s’habiller chez Hedi Slimane.

R : Vous avez joué dans les mêmes salles (Triptyque, Bar Three à Paris) que les Second Sex, Naast, Brats dont on parle beaucoup en ce moment. Que pensez-vous de la scène rock parisienne des petits jeunes de 15 ans ?
S : Je pense qu’un gamin n’a rien à dire. Un groupe de vieux comme les Stranglers avaient des choses à raconter, du vécu. Ce jeunisme est agaçant. Il ne faut pas trop gâter les groupes, ne pas tout leur donner tout de suite. Il faut une certaine dose de souffrance ou du moins d’attente, pour faire de bons morceaux.
L : Mais ce n’est pas parce qu’ils sont jeunes qu’ils n’ont rien à dire, c’est parce qu’ils sont français ! (rires) Le problème, c’est surtout, que tous ces groupes sont dans la même imagerie, dans les mêmes références rock’n’roll. Ils sont dans un système qui consiste à se jauger et à se faire accepter selon les noms que les autres citent. Ils aiment le punk, mais ils n’utilisent pas ce mouvement comme clé d’accès pour exister de manière plus intelligente. Les gamins disent qu’ils lisent Lester Bangs sur leurs blogs et écoutent ceci et cela parce qu’il faut l’écouter, ils s’habillent en fonction de ce que tel ou tel groupe portait en 1976, mais ils oublient de parler des chansons. Je n’ai jamais entendu un groupe venu me dire : on a telle chanson, elle déchire ! Alors que nous, notre démarche est de penser aux chansons avant tout. Ca revient à ce que tu disais sur les pochettes. On ne veut pas dire : le rock est ceci, ou cela. On essaie juste de faire de l’art. Je vais avoir l’air snob là, mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit. On ne dit pas : « aimez-nous, parce qu’on aime ça » !
A : On essaie surtout de ne rentrer dans aucune case. Or, de nos jours, c'est assez flagrant que beaucoup de groupes jouent la revendication à des tribus: mods, punk, rock'n'roll, post-punk, new-wave, indie... Nous, on s'en branle de tout ça, du moment que ça sonne. La chanson, rien que la chanson et ceux qui ont peur dès qu'on sort des limites d'un genre musical, ne vont pas être déçus !

R : Et le courant art-rock qui vient d’Angleterre avec ces groupes qui sortent des beaux-arts comme Maxïmo Park, ce n’est pas une « étiquette » qui vous conviendrait ?
L : Hélas en France, il n’y a jamais eu ce mouvement art-school.
R : En même temps, on n’a jamais fait d’école d’art. On est prof de lettres, journaliste, pharmacien, à côté de la musique. Personne n’a fait d’études d’art.
L : La situation en France pour la musique est assez difficile. Un groupe comme les Smiths n’aurait jamais existé en tant que groupe de pop en France s’il n’y avait pas eu les Inrockuptibles. Si les Smiths avaient été français, ils auraient été (mal) conseillés et se seraient mis à faire du ska festif ou du reggae.

R : Vous avez été remixés par Krikor (DJ parisien connu pour ses remixes de Gainsbourg sur la compilation électro I Love Serge, ndr), êtes-vous intéressés par les musiques électroniques ou d’autres remixes ?
S : Oui, et puis Krikor habite dans ma rue. Non, en fait, dans Gülcher, il y a une influence cachée du krautrock, de Kraftwerk, de Can. On est donc assez ouvert pour être remixé et trituré dans tous les sens.

R : Quel a été votre meilleur souvenir de concert ?
A : Récemment à l’Ultrason de Cherbourg, le public pogotait et dansait vraiment. Il y avait un dialogue entre ces jeunes et nous. C’était génial !
L : Après notre concert au 9 Billards, ou on n’on n’avait pas la basse, donc notre set était assez punk, et l’écrivain Chloé Delaume (cf Redux numéro…) est venue nous voir après pour nous dire que ça lui avait fait penser à un concert des Happy Mondays au Bataclan début 90. J’étais fou de joie ! (Chloé Delaume mentionne d’ailleurs ce concert de Gülcher dans son roman, Certainement pas, Editions Verticales, 2004, ndr)
S : Pour moi, c’était un concert assez désastreux au Glazart devant 300 personnes dépitées, où on avait beaucoup trop bu. Et un homme d’une cinquantaine d’années est venu nous voir après le set en nous disant : « n’arrêtez pas la musique car vous êtes vraiment géniaux en live ! »
L : On avait des bouteilles sur scène qu’on refilait au public. Musicalement, c’était un vrai désastre ! Après ce concert on a d’ailleurs décidé d’arrêter de boire. Avant et pendant les concerts (on continue à boire après). Depuis, on s’est nettement amélioré !

Ep dans les bacs : “You girls” (Future Now/Coming Soon)
Album à venir : After Nature (Future Now/Coming Soon)

www.gulcher75.com

Elysian Fields - article publié dans Redux en septembre 2005

http://www.3ctour.com/assets/images/artistes/elysianfields.jpg
Elysian Fields

Le quatrième album des américains Elysian Fields est sans doute leur plus beau disque à ce jour. D’un expressionnisme noir, il semble en même temps traversé par une douceur lumineuse, apaisée, reflétant une belle alchimie entre ses deux créateurs, Oren Bloedow et Jennifer Charles, en apparence sur la même longueur d’onde sensuelle. Pourtant, ils viennent de rompre (après dix de relation fusionnelle). Et en interview, la tension est palpable. Dans un hôtel moyenâgeux de Bastille, le couple donnait toutes ses interviews séparément, sauf la notre, qui était la dernière entrevue de la journée. Sans jamais faire preuve de légèreté ni d’humour, le couple répondra à nous questions avec une rigueur pesante, qui se révèlera, sur le long cours, passionnante et attachante. Comme leur musique…Difficile d’accès au premier abord, et au final…indispensable.

Sur la couverture du nouvel album d’Elysian Fields, un vieil homme seul, accoudé à une table, un verre d’alcool à ses côtés comme seule compagnie, fume le cigare. Il semble avoir connu de jours meilleurs et sa fin semble proche. Cette image, qui pourrait être anodine, donne, à elle seule, une idée de l’univers d’Oren et Jennifer. Bum Raps & love taps est un disque mélancolique, qui parle de la vie en général, de désir, d’amour, de passion et de rêves, mais surtout de mort et de solitude. Oren, sombre et impénétrable, avec son chapeau vissé sur la tête et son regard perçant, consent à se nous donner quelques explications à propos de cette mystérieuse et noire, pochette : « En fait, ce vieil homme pourrait être la grand-mère de Jennifer, Deedee. Quand celle-ci de Jennifer est morte, on a écrit la chanson-titre de l’album, Bums, raps and love tapes pour elle. Mais personne autour de nous ne savait ce que ces mots signifiaient. Bums raps c’est « la mauvaise réputation ». Et love taps veut dire « une baffe ». Ce titre fait référence à la vie assez agitée de la grand-mère de Jennifer, qui a eu quatre maris et beaucoup d’histoires en tout genre. Elle voulait écrire sa biographie et lui donner ce titre, mais l’état de son cerveau était si mauvais, qu’elle n’en fut pas capable. Deedee avait 80 ans quand elle est morte, isolée, seule, nous avons écrit cette chanson pour rétablir une partie de sa mémoire. Elle avait la maladie d’Alzheimer, et ne se souvenait que d’un seul vieux standard des années 20, dont nous avons inclus quelques éléments mélodiques dans notre album. C’était notre manière de dire : « Nous comprenons ce que c’est d’être vieux, Ce que sait que d’être isolé, aliéné, inutile, décalé, oublié… », de montrer l’empathie que nous ressentions pour elle. Le vieil homme sur la pochette pourrait être la grand-mère de Jennifer mais aussi chacun de nous. Car nous nous sentons tous vieux à un moment ou à un autre de notre vie. »
Depuis leurs débuts, il y a dix ans, les Elysian Fields, portés aux nues par les regrettés Joey Ramone et Jeff Buckley, n’ont cessé de creuser, par leur musique et leurs paroles complexes, les sentiments les plus difficiles et les plus sombres de la nature humaine. D’où la difficulté d’accès pour certains auditeurs frileux, à entrer dans leur univers peu accueillant, et leur étiquette de groupe neurasthénique pour indie rockeux sous prozac. « Mais Elysian Fields a quand même fait des chansons pour faire la fête, affirme Oren. On aime s’amuser même si nos goûts nous portent plutôt vers des choses tristes. » Jennifer acquiesce et ajoute : « Par exemple, j’adore danser ». Mais le groupe ne nie pas la difficulté d’accès de leur musique : « Une chanson comme « Duel with Cudgels », est très exigeante avec l'auditeur, c’est une sorte de chinoiserie, complexe, qui représente notre duel avec l'industrie musicale (on a été un temps sur une major), et notre volonté de nous tenir loin des considérations mercantiles. »
Sans concession commerciale, ni compromission, Elysian Fields explore donc ses propres obsessions et expérimentations, ne prenant pas en compte les conventions du milieu rock auquel ils appartiennent.
A ce titre, Jennifer Charles compare l’album à « une fleur ou une femme. Les premières chansons, c'est l'aspect extérieur, difficile, froid peut-être, complexe, et puis quand on commence à réécouter l’album et ce, jusqu’au bout, on finit par s’y attacher, à mieux la connaissant connaître. De même, il faut entrer dans notre musique pour la comprendre. »
Ni vraiment folk, ni blues, ni jazz, ni pop, ni classique, la musique d’Elysian Fields ne se laisse pas facilement apprivoiser. Il faut suivre le fil rouge des feulements sensuels de Jennifer pour pénétrer dans cette forêt vierge faite de sons disparates, de guitares distordues, de claviers psychédéliques... Mais l’effort de compréhension vaut amplement la chandelle.

Violaine Schütz

www.elysianmusic.com