lundi 28 juillet 2008

Hot Chip, danse avec les puces - Article de couv paru dans Tsugi en janvier 2008

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Texte : Violaine Schütz


Hot Chip

Dancers In The Dark

Avec Made In The Dark, troisième perle d’un édifice déjà majeur, les cinq batards sensibles anglais d’Hot Chip inventent la dance du troisième millénaire : celle qui fera pleurer les clubbers et danser les nerds.

Exit les fluo kids, 2008 sera l’année des hommes de l’ombre. Car on peut dire qu’on en aura soupé de l’électro bling bling sous les projecteurs de 2007. Les colorés Cathy Guetta et son mari, partout. Bob Sinclar et son sourire ultra bright prodiguant ses conseils de DJ’ing sur youtbe, Yelle et ses leggings flashy dans le clip de Michael Youn, Lorie interprétant des chorés de techtonik en habits de lumière sur les plateaux TV, l’électro a brillé fort mais pas toujours par sa qualité. Outre Manche, le clinquant aussi nous en a mis plein la vue avec les couleurs bigarrés de la new-rave. Mais cette année, tout pourrait tout ! De bordel nu-disco, le dancefloor pourrait se changer en chambre à coucher, la techno « qui tape » s’écouter au coin du feu ou à la lumière d’une bougie. Déjà Burial nous a fait le coup il y a quelques mois, rattachant sa techno lunaire aux racines sombres du genre, celles du concombre masqué et du « low profile ». « Low Profile », c’est l’expression qui convient le mieux à Hot Chip, dont le troisième album, Made In The Dark déjà bien placé pour être promu au titre de disque de l’année, va donner à la musique électronique une nouvelle luminosité, celle d’une pop éclairée et compliquée. Même combat donc entre le roi du dubstep et les auteurs d’ « Over and Over ». Alexis et Joe, les leaders d’Hot Chip étaient d’ailleurs dans la même école londonienne que le petit Burial, qui selon eux était « très timide et renfermé. Il y a pas longtemps je me suis fait tapé sur les doigts car j’ai révélé son nom en interview. On a aussi playlisté « Archangel » sur notre mix pour la BBC, ça nous a beaucoup touché qu’un ancien camarade de classe fasse de l’aussi jolie musique ». Ils sont comme ça Hot Chip, de bons copains toujours prêts à renvoyer l’ascenseur, surtout à un autre « man in the dark ». Des types sympas en somme qui ont crée un dancefloor à leur image, poétique, tendre et fragile. « Nos deux premiers albums portaient des titres blagueurs et machos, Coming on Strong et The Warning. Aujourd’hui, on est prêt à se montrer comme on est, et à appeler un disque comme l’une des chansons les plus tristes et les plus réfléchies qu’on ait jamais écrites. » Une nouvelle ère est en marche.

Nerds can dance

Janvier dernier, Studio The Premises à Londres, dans un quartier branché. Des synthés dans tous les recoins et au milieu cinq garçons qui se marrent en regardant une reprise comique du « West End Girls » des Pet Shop Boys sur youtube. L’un d’eux lit le National Geographic sur les volcans, un autre hésite -pour la séance photo- entre son tee shirt orné d’un asticot vert et une chemise tye and dye que même ton grand père ne veut plus porter. Au premier abord, les Hot Chip ressemblent à ces héros des films des années 80 dans lesquels deux nerds demandaient à leur ordinateur de leur fabriquer une meuf super bonne. Comme si le mot « geek » avait été taillé spécialement pour leurs épaules malingres et leurs polos improbables (celui de Joe porte fièrement toutes les couleurs de l’arc en ciel). Il y a dans ces types et leurs private jokes du Jack Black autant que du Nick Hornby, du Father Ted (leur série préférée) et du Ben Stiller. Mais se méfier de l’eau qui dort. Derrière cette l’image d’une bonne équipe de loosers se cache une toute autre réalité. Dans les faits, rien que les faits, Hot Chip sont des winners, des vrais. Ils ont remixé les Rolling Stones, les Scissor Sisters, The Go! Team, Amy Winehouse et les Gorillaz (pour n’en citer que quelque uns), avant de s’atteler il y a peu à une réinterprétation olympique d’ « Aerodynamik » et de « La Forme » de Kraftwerk. Leur DJ Kicks a été acclamé par toute la presse et leur single « Over And Over » a été élu single de l’année 2006 dans le NME. Nominés au Mercury Prize, ils s’apprêtent à faire la couv du guide intérieur du très sérieux The Guardian. Pourtant le quintet demeure humble quand on les met devant le fait accompli de leur réussite. Kylie qui a fait appel à eux ? « On voulait lui donner « Ready For The Floor », notre nouveau single pour elle mais elle n’en a pas voulu » se morfond Alexis (Casiotone MT-70/chant). Leur tournée marathon qui les a amenés de l’Australie au Japon en passant par l’Amérique du Sud ? « Nous nous sommes mis plusieurs fois dans des situations critiques car on n’a pas assez d’argent en tournée, et qu’on se demande toujours comment aller d’une ville à une autre, raconte Al Doyle, le grand blond (Roland SH-101/guitare/chant). Une fois nous voyagions sur la West Coast, et on a loué un van énorme. Les lits y faisaient le bruit de 100 enfants effectuant un crissement de craie sur un tableau noir. On a du l’abandonner dans un camping et on a été obligés de le filmer avant de prendre l’avion pour prouver qu’on ne l’avait pas abimé. Ensuite on a du passé douze heures dans un centre commercial à essayer des pantalons XXL pour nous amuser. » Vous l’aurez compris, ne pas attendre d’Hot Chip qu’ils sortent la brosse à reluire pour se faire mousser. Ces types là sont des working dance class heroes.

Dès le début, Hot Chip est une affaite d’humilité. A l’an 2000, alors que beaucoup recherchent la nouveauté avant tout (créer le son du futur), Hot Chip sort dans l’obscurité médiatique la plus totale, « Mexico », un EP de six titres qui ressemble à du folk dépressif tout sauf futuriste. En 2004 sort Coming On strong (en janvier 2005 chez nous sur Kitsuné), premier album bancal, chaud et déconneur dont on savoure les paroles drolatiques : « Je suis tout comme Stevie Wonder sauf que je peux voir les choses ». A l’époque, déjà sur scène, les cinq gars arborent des sapes échappées du placard d’un champion de Game Boy. En 2006, lors d’une rencontre décontractée, ils nous confient ne vouloir qu’une seule chose : « écrire des chansons personnelles et honnêtes qui parlent d’amour, de sexe et de bouffe ». « Hot Chip » signifie d’ailleurs autant « puce chaude » que « frite ».

Kings Of comedy

Les ambitions étaient donc claires dès le départ. Il n’a jamais s’agit chez Hot Chip de faire des gros sous ou d’appâter les filles. A la question « quel type d’ados étiez-vous ? », Alex et Joe répondent par «Très populaires bien sûr ! », dans un sourire en coin qui en dit long. Hot Chip, à l’origine c’est un grand gros et un petit à lunettes dans la pure tradition Laurel et Hardy, qui se sentent pas tout à fait comme les autres petits garçons, et essaient de faire de la pop différente. « Alex et moi nous connaissons depuis l’âge de 11 ans, raconte Joe (Teisco/chant). On avait pas beaucoup d’amis et on a commencé la musique vers 16 ans, pour s’occuper. Au départ c’était des reprises du Velvet Underground, de Spacemen 3 et de Pavement à la guitare avant d’expérimenter tout un tas de choses. Nous n’aimions pas du tout ce qui passait à la radio quand nous étions ados. Nous voulions essayer des sons plus bizarres. Nous étions influencés par des artistes qui avaient essayé de rendre la pop plus folle comme Prince, les Beach Boys, Phil Spector, Robert Wyatt, Timbaland, Madlib, Brian Eno et New Order.»

Alex et Joe apprennent donc la pop music en dévalisant les armoires des parents et en ne gardant que ce qui dérange, fascine, inspire. De leurs côtés, Felix (boite à rythmes/MPC) et Al font de même, se passionnant pour les musiques électroniques et les sonorités divergentes. « En musique, c’est pas le burlesque et l’ouvertement comique qui nous intéresse, mais plutôt le moment où une chanson de Brian Eno, de Robet Wyatt ou de Devo devient bizarre donc drôle. Ce qui nous amuse c’est le surprenant. Quand Joe chante la lutte gréco romaine sur notre dernier album (en rappant comme R Kelly) alors qu’il est ni gay ni franchement taillé comme un athlète, ça nous fait rire. Ce qui nous unit tous dans le groupe c’est qu’on a tous le même sens de l’humour pince sans rire. Et on ne supporte les groupes qui manquent de dérision !»

Le cul entre deux chaises

Lorsqu’on interroge Hot Chip, ce qui frappe c’est leur désintérêt pour presque tout ce qui se fait aujourd’hui en musique et qui marche. Ils détestent Justice, abhorrent les Klaxons. Les crossovers, ils avaient déjà fait ça avant la nu-rave. En 2006 précisément, avec l’indépassable The Warning. Hot Chip inventaient là un genre bien à eux : l’électro nerd. Une techno enregistrée en chambre à coucher (celle de Joe) laissant la part belle à la pop gracile de l’Angleterre des Smiths et à de petites trouvailles sonores empruntant autant à la soul et au funk old-school qu’au 2-step garage. Quelque part entre l’homme dans ce qu’il a de plus humain et la machine dans toute son efficacité dancefloor. A l’époque, Hot Chip ne sont pas sûr de trouver un public. « C’était pas évident, explique Joe. En Angleterre, si on veut réussir son coup, il faut choisir son camp, soit le rock à guitares soit la techno qui tabasse. Nous, nous enregistrons à la maison sur des petites machines modernes, des claviers et des boîtes à rythmes et en même temps avec de vrais instruments. On n’est ni rock indé, ni dance, ni les Chemical, ni Pete Doherty. Il y en a plein qui font ça aujourd’hui mais au moment d’enregistrer The Warning, c’était pas si bien admis que ça ». A l’instar de New Order ou de Royksopp, Hot Chip a établi un chaînon manquant entre la pop et la techno, réconcilier les geeks et les danseurs. Une chanson d’Hot Chip, ça n’a rien à voir avec un track d’électro-rock ravageur, c’est un hymne de dance old-school joué par des poppeux qui lisent beaucoup et sortent peu, si ce n’est pour se décapsuler une bière au pub entre mal-aimés.

Humains, trop humains

Ce sont d’ailleurs les nerds qui ont adopté Hot Chip. Le groupe figure parmi les cinq noms les plus recherchés du moment sur l’agrégateur de mp3 blogs Hype Machine. Ceux qui sont restés cloitrés longtemps chez eux devant leur PC se reconnaissent dans la musique d’Hot Chip qui résonne comme la bande son de leur vie. Car en dehors de la force de mélodies imparables comme celle de « Boy From School » ou « Over And Over », c’est cette fragilité des personnes cachées derrière la musique qui touche autant chez Hot Chip et explique comment un petit groupe de folk anglais ait pu devenir le crew de super héros dance d’une génération perdue. Hot Chip, c’est un peu la revanche de la mélancolie, la prise de pouvoir du faible. Avec eux, l’électro a changé de camp. Elle n’est plus l’apanage de gros bras venant de Détroit ou de petits bourges mignons de Versailles, elle n’a plus besoin de sirènes tonitruantes et de paroles sexy pour rameuter tout le monde sur le dancefloor. Sur la piste, Hot Chip parlent pour ceux qui n’ont jamais la parole. Le môme à quadruple foyer au fond de la classe, celui qu’on refoule le samedi soir à l’entrée de la boîte, et qu’aucune fille ne veut embrasser, avec pour thèmes de prédilection l’échec, l’amour unilatéral, l’impopularité à l’école et les private jokes de puceaux.

Mr Meuble, fan du groupe et animateur d’un blog contant les dernières aventures d’Hot Chip (http://mrmeuble.blogspot.com) admet que là se joue le « nerd » de la guerre : « Dès The Warning il y a eu un changement de direction, à mi chemin entre une musique purement hédoniste qui célèbre le présent et quelque chose de plus profond et intime. Voilà le truc central chez Hot Chip, cette faculté à allier en une même chanson, comme « Boy From School » la joie instantanée et la mélancolie profonde. Ce qui les distingue aussi des autres groupes, qui répètent un modèle bien rôdé, c’est ce risque total pris à chaque morceau, et rendant les premières écoutes d’un disque d’Hot Chip déroutantes. Ces types osent prendre des directions surprenantes, opérer des changements mélodiques qui dénotent. Ils ont cette petite folie qui les pousse à tout tenter. Il n’y a pas de formule Hot Chip, chaque track est un challenge qui peut déplaire, même aux fans acharnés. »

Hors des sentiers rebattus

C’est ce Hot Chip qu’on retrouve sur Made In The Dark, disque libre, casse-cou, joueur en phase avec une génération décomplexée avide d’aventures sonores et de nouveauté. Totalement en dehors des hypes actuelles, l’album posté sur les blogs avant sa sortie, en a dérouté plus d’un. Alexis se dit d’ailleurs très inquiet quand à sa réception. « Il n’a pas littéralement été fait dans le noir, mais ce n’est pas un disque facile. Il est même risqué par rapport à l’économie actuelle. Ce n’est pas un album qui se découpe en singles alors que l’époque pense surtout en termes de morceaux (l’i-tunes et le shuffle). Et sur ce « tout », on n’a non seulement varié les styles à l’intérieur d’un même titre mais aussi changé la façon dont les morceaux ont été enregistrés. Certains titres comme « Out At The Pictures » débute par une saisie en live lors d’un concert aux USA et continue par une prise réalisée en studio. Il y a aussi beaucoup de sons bizarres repiqués sur de vieux synthés, de chaos et de bruit. En enregistrant, on pensait à des disques comme Sign ‘O’ The Times de Prince ou le White Album des Beatles. On s’est aussi beaucoup laissé aller à l’improvisation. On a répété sans avoir d’idée de construction pour ensuite aboutir à un document nous montrant en train de jouer live. Pas mal de musiciens que j’adore ont procédé ainsi, comme Miles Davis. »

Sur Myspace, à l’époque de The Warning, Hot Chip publiait cette profession de foi : « Nous pensons que la pop devrait être plus imaginative qu’elle ne l’est en ce moment, qu’elle devrait t’affecter et t’inspirer. » Il semblerait qu’avec le sublimement complexe Made In The Dark, les Fab 5 aient relevé le défi. Et rendu la pop aussi belle, riche et dense qu’elle devrait toujours l’être.


Made In The Dark (DFA/EMI)

www.hotchip.co.uk

Dave Gahan - Contre La Montre (Tsugi octobre 2007)

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Texte : Violaine Schütz

Dave Gahan
Contre la montre

28 mai 1996 : Dave Gahan est déclaré mort pendant deux minutes suite à une overdose d’héroïne et de cocaïne dans une chambre d’hôtel de Los Angeles. Après ça, les chansons du groupe d’électro-pop culte Depeche Mode dont il est le leader, ne seront plus jamais les mêmes…Dave non plus.

C’est un homme à l’élégance racée, tout de noir vêtu comme le Johnny Cash de la fin, qui prépare-lui-même- le café pour les journalistes dans la suite de son hôtel chic près du quartier de l’Opéra. Etrangement doux et posé, avec quelque chose de vaguement inquiet dans le regard bleuté, le chanteur de Depeche Mode, clean depuis onze ans, peut souffler : il vient d’accoucher d’un album solo d’une rare beauté, Hourglass.

Isolation

Sur le premier single qui en est extrait, « Kingdom », remixé notamment par Digitalism, Gahan se demande s’il y a un Dieu, un Royaume au-delà. Si Paper Monsters, son premier album solo sorti en 2003, mettait à vif les démons avec lesquels la rock star a eu à dealer coté vie privée, Hourglass (sablier), lui, pousse à croire en quelque chose, et arrête le temps. « Le temps joue contre moi, je me fais vieux, explique Dave. Mais j’ai tellement perdu d’heures à m’angoisser, à ne rien arriver à faire parce que je me dégoutais, que je ne voulais pas me laisser –encore- happer par le sablier. Je me suis trop longtemps battu contre la montre, à essayer d’en faire le plus possible sans trouver ma place. »
Longtemps confiné au rang de sex symbole et d’entertainer dans Depeche Mode, où Martin Gore composait tout, Dave a enfin signé ses deux premières chansons sur le dernier album de Depeche Mode, Playing The Angel en 2005. Cela aurait pu lui donner confiance, mais il n’en est rien. Pour Dave, la pop-musique est un combat continu. « La musique est une manière de travailler sur la vision négative que j’ai de moi, comme quand j’étais plus jeune, et que je peignais tout le temps, ce que j’ai arrêté de faire il y a 10 ans. J’avais besoin de sortir, de voir le monde. C’est facile pour moi d’être seul mais c’est très dangereux pour moi d’être enfermé dans une chambre. New York, où je vis aujourd’hui, est un bon endroit pour moi, et ça a influencé les nouvelles chansons. Le studio d’enregistrement se trouvait dans une petite rue très bruyante, très animée. Quand j’étais à Los Angeles, je pouvais prendre la voiture et conduire pendant des heures, sans voir personne, dans l’isolement totale. A New-York, il y a du monde partout, même la nuit ! Ca me force à réaliser qu’il y a plein de choses et pas que moi au monde (rires) ! J’aime aussi m’asseoir dans des coffee shops de NY, et regarder les gens, m’imaginer leurs vies. J’aime la vie, je suis juste effrayé par les gens. »

Middle class hero

Effrayé, Gahan, l’est depuis toujours. Né de parents chrétiens appartenant à la classe moyenne, David avait 6 ans quand son père a quitté la maison. Remariée, la mère de Dave donna à ses enfants l’impression que son second époux était leur vrai père. Mais en 1972, ce dernier meurt alors que Dave a 10 ans. Gahan ne s’en remet pas et devient un vrai bad boy, adepte du vol de bagnoles, de la tire à l’étalage et du graffiti sur immeubles, qui lui valurent de nombreux détours par la cour avant ses 14 ans. Il enchaîna ensuite les petits jobs (plus d’une vingtaine) comme celui de vendeur de boissons fraîches. Jusqu’à ce fameux jour de 1980, où il rencontra les autres membres de Depeche Mode, qui devint peu à peu le groupe majeur que l’on connaît aujourd’hui. « La vérité, c’est que ma vie est super, et que je n’ai pas à m’en plaindre, confie Dave, et que je suis reconnaissant pour toutes les opportunités, mais c’est dans ma nature, il y a toujours cette épine, cette insatisfaction. Je continue à envier ces gens qui semblent prendre les choses comme elles viennent, je n’ai pas dû avoir le bon livre petit, à l’école, celui qui apprend le contentement. (rires)».

Il n’y a pourtant de quoi être fier. Hourglass, sans réinventer la formule magique de Depeche Mode – ce clivage entre claviers industriels et sonorités électroniques contrebalancés par une voix de baryton, presque gospel, qui n’a jamais sonné aussi soulful et profonde que maintenant. A 45 ans, Dave Gahan n’est plus le garçon coiffeur d’un groupe à succès, mais semble avoir trouvé une toute autre voix. « C’est mon album le plus personnel dans le sens où j’ai essayé de savoir qui j’étais exactement, où j’en étais. Je ne pouvais pas y arriver si je restais en surface, j’avais besoin de fouiller à l’intérieur, pour renouer avec l’espoir à propos de ce que je deviens. Quand j’écoute de la musique, j’ai besoin de croire que la personne est en train de me parler, et si elle ne fait rien pour moi, même si la musique est sublime, je ne peux pas l’écouter. Pour moi, la musique aide à identifier des choses, à y voir son propre cynisme, comme dans un miroir. J’ai regardé dans le miroir pendant très longtemps, sans jamais rien y voir d’autre que du vide. C’était terrifiant ! La musique que j’aime c’est celle qui donne le sentiment de ne pas être seul, comme l’ont fait Johnny Cash, Billie Holiday, Ian Curtis, Nick Cave. » Il faudra désormais ajouter Dave Gahan à la liste des compagnons de route à valeur salutaire.

Hourglass (Mute/Virgin)

Peaches - Article publié en juin 2006 dans Trax

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Peaches

Beats, cul et politique

Merrill Nisker, punkette burnée (et moyennement épilée) plus connue sous le nom de Peaches, s’est imposée sur la scène électro à coup de beats et de bites. Paroles hardcore, tenue de scène se réduisant au slip, discours riot girl, tout a contribué à attirer l’attention sur son minois (enfin, un peu plus bas même) plus que sur sa musique. A l’occasion de la sortie de son troisième album, c’est pourtant une artiste plus engagée qu’enragée qu’on a rencontré.

«Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende !» disait une réplique tirée d’un film de John Ford. C’est en suivant ce précepte que la presse a fait de Merrill Nisker, intellectuelle (et ancienne prof) canadienne exilée à Berlin, une bitch féministe prête à tout. Le mythe s’est vite enorgueilli d’un CV miraculé comprenant un acoquinage précoce avec Gonzales, un duo avec Iggy Pop, et des remixes à gogo pour Daft Punk, Roxy Music, Yoko Ono. Mais tous les faits d’armes de Peaches n’aboutissaient qu’un peu plus à la cantonner dans son rôle de harpie hystérique. Il y a sans doute du vrai dans cette légende. Mais Peaches (dont le nom vient d’une chanson de Nina Simone et non d’une plaisanterie juteuse) ne se réduit pas au bordel porno punk médiatisé.

La chienne baisse sa garde

D’abord, Merrill, en vrai, n’est pas du tout celle qu’on s’imagine. Toute petite, presque timide, elle est plutôt mignonne, et a beaucoup à dire, même quand elle ne parle pas de cul. Pas le genre à se désaper pendant l’interview ou à mettre ses talons aiguille sur la table. Elle s’enthousiasme sur le disque de Syd Barrett qui passe dans le bistrot, et se tient bien, si ce n’est quelques incartades qui rappellent de quel bois la Canadienne peut se chauffer quand elle revêt les atours sexys de Peaches. « Tu sais ce que c’est « bush », hein ? C’est ça », dit-elle, en mettant sa main sur ses parties génitales. Un geste qui fait écho au propos de ces deux précédents disques, Teaches Of Peaches (2001), et Fathertucker (2003). La pécheresse y prêchait le sexe libre sur des beats électro-punk minimaux.

Mais Peaches n’est pas seulement la provocatrice qui pose barbe et poils pubiens à l’air, ou se lance seule sur la scène de Bercy, sous les injures des fans de Björk dont elle assure la première partie, en playback et avec pour uniques compagnons d’infortune, son Roland MC-505 et un godemiché. « Les choses ont un peu changé. J’ai ouvert mon esprit. Je peux inviter des gens, tout en sachant ce que je veux et sans perdre le contrôle. Pour ce nouvel album, je voulais m’entourer. J’ai écrit et produit seule mes deux premiers albums, j’utilisais mes machines de manière très DIY. Je voulais progresser et apprendre des choses techniques,. J’avais envie de vrais instruments, de quelque chose de plus propre, plus pro. C’est pourquoi, j’ai fait appel au producteur Mickey Petralia (Beck, ndr)».

Autre changement sur ce troisième album, Impeach My Bush, Peaches a délaissé Berlin pour un cadre beaucoup plus glam : Los Angeles. « J’avais une maison, une piscine et un studio, et pas de voiture, donc c’était comme vivre sur mon île. Je faisais quelques brasses avant d’aller bosser et j’organisais un tas de fêtes. Josh Homme (Queens Of The Stone Age) venait faire des barbecues. Je lui ai proposé spontanément de bosser sur mon album pendant qu’il retournait la viande. Feist, mon ancienne coloc au Canada, est venue aussi se baigner dans la piscine car elle tournait aux states à ce moment là, du coup, elle a posé quelques voix elle aussi ! Et Joan Jett, dont j’avais utilisé un sampler sur le deuxième album, venait aussi admirer mon bikini couleur or et on a fini par faire un duo.»

Peaches n’est donc plus seule dans son délire. Sur scène, elle se produit désormais avec un groupe incluant Jd Samson (la fille moustachue de Le Tigre) et Samantha Maloney (Hole). En Juin, elle a parcouru les Etats-Unis, un terrain de jeu où le titre de son album risque de lui valoir quelques inimitiés. « L’expression « Impeach my Bush » préconise autant de s’en prendre à ma chatte, que de virer le Président de la maison blanche. C’est à double sens, comme presque tous mes textes. Je joue avec les significations comme je joue avec les genres. Beaucoup de personnes pensent encore de nos jours qu’il faut se cantonner au hip hop, au rock ou à l’électro. Depuis que Run DMC et Aerosmith ont écrit une chanson ensemble, rien ne devrait poser problème, tout devrait être possible, non ? (rires) ».

Pour Peaches, tout est permis, en effet. A commencer par s’attaquer à l’une des grandes puissances de ce monde. Mais il faut dire que la belle a ses raisons. Sa sœur, atteinte de la sclérose en plaques se déplace en fauteuil roulant. Sur son site web, Peaches enjoint ses fans à rejoindre le programme “Walk A Mile In My Shoes”, mis en place avec son beau frère. « Il s’agit d’envoyer à Bush une vieille paire de chaussures ainsi qu’une lettre expliquant l’importance de la recherche sur les cellules souches embryonnaires. On peut faire de nombreuses études sur un fœtus. Mais Bush, en s’opposant à l’avortement et au clonage thérapeutique empêche la science de progresser et des gens de guérir. Il faut remédier à ça ! »

Deux garçons pour chaque fille (On n’a rien contre)

Mais rassurez-vous, la légende est bien vivante : Peaches n’a pas délaissé totalement le sexe et la gaudriole pour la politique. « C’est super fashion d’être contre Bush, mais mon propos est différent. Il représente pour moi un symbole de puissance. Et une grande partie de ma musique questionne justement les figures d’autorité. Sur Fatherfucker, je militais pour une inversion des rôles en demandant aux mecs de bouger leurs bites, comme les types disent aux filles de remuer leurs seins. Sur Impeach My Bush, c’est la même chose : la chanson « Two Guys (for every Girl) parle de réversibilité des sexes et de jeux de pouvoir. Dans les 60’s, Jan & Dean (un groupe de surf music proche des Beach Boys) chantaient « Two girls for every boy ». Et ils le faisaient passer comme une lettre à la poste car c’était pris sur le mode « fête de plage » et rêve américain : tout le monde trouvait ça trop cool. Mais moi, quand je chante « Two Guys», on me dit « ou la la, c’est de la provoc ça ! Tu cherche la controverse !». Pourquoi quarante ans après, ça pose problème de prôner deux garçons pour une fille, et pas deux filles pour un garçon ? Hein, pourquoi ? » Peut-être parce que ce monde manque de punkettes engagées à la Peaches, pour soulever les points (G) vraiment importants.

Impeach My Bush

(XL/Beggars)

www.peachesrocks.com

vendredi 25 juillet 2008

Interview de Kylie Minogue spéciale "cinéma" parue dans Wad en aout 2007

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Texte : Violaine Schutz

Kylie Minogue

On ne présente plus Kylie Minogue, la mini Australienne qui a mis le monde et la hype à ses pieds, de Nick Cave à Karl Lagerfeld en passant par les Scissor Sisters. Mais si l’on connaît bien la pop star dont le prochain album sera enregistré avec le nouveau prodige disco écossais de 22 ans Calvin Harris, on ignore presque tout de l’actrice, qui en plus d’imprimer brillamment la pellicule, nourrit une véritable passion pour les comédies musicales des 50’s. Interview cinéphile avec une star globale.

Si tu étais un film, tu serais…

Une combinaison de road-movie, de comédie musicale des 50’s et de la scène de baisers finale de Cinema Paradiso.

Quel souvenir gardes-tu de la série australienne Skyways dans laquelle tu as débuté à 11 ans ?
C’était si amusant d’être auprès de gens créatifs et de faire de la télévision. Ce qui m’est resté de ces années là, c’est la notion du travail d’équipe, d’un groupe d’individus joignant ses forces pour faire aboutir à un projet. Et aussi le fait qu’être créatif n’excluait pas celui d’être professionnel.
Quand as-tu pensé sérieusement à devenir actrice ?
J’ai joué durant mes années de cours, et lorsque j’ai terminé l’enseignement secondaire, j’ai pris la décision de devenir vraiment actrice (à 16 ans). J’ai alors essayé d’être réaliste, donc j’ai fait comme tous les acteurs : je me suis inscrite au chômage.
Comment s’est passé ton apparition dans la sitcom Neighbours (la série qui a fait de Kylie une star en Australie et en Angleterre, à 17 ans seulement, ndr) ?
Les longues heures de tournage, et la découverte du monde de la promotion. Tous les jeunes membres de l’équipe étaient envoyés à d’interminables séances photos, shows TV, passages radios et autres apparitions publiques comme aller faire du shopping dans des centres commerciaux. Il y avait des minis-émeutes : l’hystérie ! Ensuite, c’était : se lever tôt, apprendre rapidement mon texte tout en conduisant pour aller au boulot (dans ma toute première voiture), puis make-up, coiffure, brushing, deux ou trois prises pour chaque scène, et la même chose le lendemain ! Je me souviens aussi très bien d’une salle d’attente toute verte. A l’entrée, il y avait des « trous à pigeons » dans lesquels je récupérais mon script et une nouvelle chose appelée « courrier de fans »!
Joues-tu un rôle lorsque tu montes sur scène ?
Parfois, oui. Il y a plusieurs personnages, sentiments pour chaque chanson et différents thèmes à l’intérieur du show. Il y a des parties de mon concert pendant lesquelles je suis simplement moi, interagissant avec le public et d’autres où j’use d’effets dramatiques pour créer une certaine émotion.

Quels sont tes 5 films fétiches ?
Il y en a plus que ça…Les hommes préfèrent les blondes, Metropolis, Ziegfeld Follies, Mon beau-père et moi, Singin’ In the Rain, Cinema Paradiso, La Garçonnière, Le Kid.

Peux-tu me parler de ton rôle dans Moulin Rouge?
Je posais pour une session photo à Londres quand je reçois un appel de mon manager me disant que Baz Lurhman voulait me parler d’un rôle dans Moulin Rouge. Le gros du film avait déjà été tourné et le rôle de la fée verte devait l’origine être une animation. Je suppose que Baz a changé d’avis. J’étais très enthousiaste, car j’étais fan de son travail depuis son premier film, Ballroom Dancing. Baz et moi avions travaillé ensemble en 1994 pour un numéro spécial du Vogue australien. Il avait crée une histoire de 22 pages sur l’ascension et le déclin d’une starlette Hollywoodienne des 50’s. Les photos étaient prises par le légendaire Bert Stern dans les studios de la Fox à Los Angeles. Le job de rêve!

Quels sont tes projets ?
Je suis plutôt spontanée donc je ne peux pas dire exactement de quoi sera fait mon futur. Ce sont les possibilités qui m’excitent. Je suis actuellement en train de travailler sur une comédie musicale. J’ai enregistré mon dixième album studio, et je compte partir en tournée l’année prochaine. J’ai toujours trouvé qu’il était difficile de choisir un des aspects de mon travail, mais les concerts arrivent très près du top de la liste. C’est un échange honnête, cosmique et immédiat d’énergies, et il y a toujours cet élément de l’inattendu.

www.kylie.com

Colder - Juin 2005

Texte : Violaine Schütz


Colder

Spleen et idéal

Après le succès de son premier album Again, coup de maître conjuguant pop 80’s et techno minimale, le parisien Colder a arrêté le graphisme pour se consacrer à sa musique. Un choix inspiré puisque Heat, son deuxième album, offre encore de beaux hymnes dancefloor, à danser seul, dans le noir.

« Quand j’ai commencé à travailler sur mon premier album, j’avais envie de faire un disque qui me plaise à moi avant tout. C’était dans un contexte personnel particulier et j’avais envie d’accomplir quelque chose de vraiment intime, comme une sorte de thérapie, pour éviter de traîner mon mal-être pendant encore dix ou quinze ans. Aussi, quand j’ai envoyé ma démo à une dizaine de labels, je ne pensais pas avoir de réponses. Je ne voyais pas qui ça pouvait intéresser ! » Le moins qu’on puisse dire, c’est que Marc NGuyen Tan, alias Colder, s’est trompé sur les pronostics. Again, son premier album qu’il a réalisé tout seul à la maison, et sorti en 2003 sur Output, le label de Trevor Jackson (Playgroup), a remporté immédiatement un succès critique énorme et international (de Mojo à Dazed & Confused en passant par Uncut, Muzik et Groove en Allemagne). Le NME parla même de Colder comme « d’un nouveau prince de Paris, prêt à supplanter Daft Punk ». Pourtant, rien ne prédestinait le Parisien à suivre les traces des pères de la french touch.

Avant Colder, Marc était graphiste pour la télévision et la mode et considérait la musique comme un passe-temps récréatif. A part quelques leçons de piano remontant à l’enfance, on ne lui connaît aucun background de musicien, ni aucune appartenance à un groupe. Marc a grandi en écoutant plus qu’en jouant. Can, Brian Eno, Joy Division, Einstürzende Neubauten, Coil, Nick Drake, Current 93 tournaient en boucle dans son walkman pendant l’adolescence. Et Marc connaît si bien ce répertoire (en gros, la new wave neurasthénique des 80’s) qu’il lui est impossible aujourd’hui de tracer une limite nette entre sa vie et cette musique, qui fait partie inhérente de lui.

Le chaud et le froid

Ce passif musical, qui n’est ni celui des clubs, ni celui des raves d’antan, fait de Colder un ovni sur la scène clubbing actuelle. « Pendant l’année et demi (de 2003 à fin 2004) de tournée qui a suivi la sortie d’Again, raconte-t-il, tout était étrange, chaotique. C’était déstabilisant de vivre pour de vrai les clichés comme celui de se retrouver seulement entre copains, allant de date en date. Au-delà de ça, j’ai été amené à jouer dans des endroits où je ne traîne pas d’habitude, à passer des nuits dans des clubs ou des festivals qui ne sont pas vraiment ma tasse de thé. J’écumais des endroits qui véhiculaient une ambiance de fête, alors que je me sentais largué. Je crois que c’est cette confrontation de mon univers et de celui des clubs qui a servi de trame au deuxième album. »

Heat joue ainsi sur deux tableaux, un pied sur le dancefloor et l’autre sur le pavé froid d’un Londres cold-wave. Marc souffle le chaud et le froid, concevant des dilemmes sonores qui mixent la pop triste et le dub et finissent par ressembler à des tubes. Des tubes de funk morbide ou d’électro suicidaire (« Up to The music » sur Heat dans la même veine que « Crazy Love » sur Again). Avec Colder, on ne sait pas sur quel pied danser. « L’idée de l’album était de marier des éléments musicaux qui sont dans le registre littéral de la pop bizarre et de la new wave avec des sons plus gais. Heat tente de trouver un équilibre entre un rythme de dynamique et un fond plus grinçant. Si les mélodies sont légères, le fond des paroles plombe le tout. En apparence, c’est un espace chaleureux, mais on s’y sent vite perdu. Ce n’est pas un disque à mettre lors des anniversaires. » Oui, très certainement, ou alors à l’anniversaire de la mort de Ian Curtis. Mais une chose est sûre : Marc NGuyen Tan ne se morfond pas, il aime trop les contradictions pour cela. Et préfère manier l’art de la nuance comme le montre la pochette de Heat : une femme en talons aiguille laisse tomber des bonbons Haribo (en forme de crocodiles rouges) qu’un corbeau tente de lui subtiliser. Ici l’esthétique gothique est abordée avec suffisamment d’humour pour ne pas sombrer dans le folklore « Famille Addams ».

Penseur techno

C’est avec la même finesse que Marc a abordé ses paroles, teintées d’ironie. « Le thème général des paroles, explique-t-il, est de reconnaître qu’il y a une vraie difficulté à se trouver, à exister (sans rentrer dans des questions de reconnaissance par rapport à mon métier) et en même temps apprécier cette difficulté. Les choses ne sont jamais binaires, mais toujours nuancées. Un évènement positif est toujours contrebalancé par quelque chose de dur. Il faut trouver un équilibre, une liberté à partir de là. Même si j’ai du mal parfois à apprécier certaines choses, j’aime cette mélancolie qui traîne dans les choses heureuses. C’est pour cela que je n’apprécie pas la structure grammaticale de la langue anglaise. Chez les anglo-saxons, soit une chose est super bien, soit elle est horrible. La vie n’a que plus de charme, quand on en admet la complexité. C’est un réflexe asiatique que j’ai dû hériter du côté paternel. La notion de bien et de mal est plus contrastée en Asie qu’ailleurs et on y fait preuve d’une plus grande prudence par rapport au monde. C’est cette vision de la vie qui sous-tend mes disques » reconnaît Marc, presque gêné par cet aveu.

On peut pas s’empêcher alors de se remémorer une pensée de Nietzsche, sur la création comme acceptation de la nuance : « Quand on est jeune, on vénère ou on méprise sans y mettre encore cet art de la nuance qui forme le meilleur acquis de la vie, et l'on a comme de juste à payer cher pour n'avoir su opposer aux hommes et aux choses qu'un oui et un non. Tout est agencé dans le monde pour que le pire des goûts, le goût de l'absolu, se trouve cruellement berné et maltraité, jusqu'au moment où l'homme apprend à mettre un peu d'art dans ses sentiments, ou même à essayer plutôt de l'artificiel, comme le font les vrais artistes de la vie. »

Colder Heat (Output/Pias)

Interview clubbing de Jared Leto - juin 2007

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Texte : Violaine Schütz

Jared Leto
Hollywood Story

Qui dit mieux ? Cameron Diaz, Scarlett Johansson et Lindsay Lohan dans son lit. Requiem for a Dream, Fight Club et American Psycho sur le CV ciné. Et un petit groupe emo-hardcore-teenage pour occuper les 10 minutes de temps libre restant au bel acteur hollywoodien Jared Leto. Sans compter que cet ex étudiant en peinture est totalement perché. Juste avant notre entrevue, ses attachés de presse s’arrachent les cheveux. On prévient que le manager présent pendant les interviews coupe les questions stupides. Ca s’annonce mal ! Dragueur, capricieux et mégalo, on est pourtant près à tout lui pardonner à Jared. Parce que l’enfant roi (de 36 ans) d’Hollywood, que toutes les minettes du monde aiment d’amour depuis son rôle dans la série culte Angela 15 ans, sort en club, aime Squarepusher et connaît Plastikman. Si ça, ça valait pas une entorse à ce numéro 100% british, on n’y connaît rien !

Premier souvenir clubbing?
J’étais très jeune, j’avais 14 ans. C’était un club new-wave punk culte de Washington appelé le « Poseurs ». Il y avait plein de mods, goths et de pd’s : une faune fascinante ! C’était très excitant comme expérience, le club à cet âge là, tu vas au bout de ton individualité en dansant et en allant jusqu’au bout des choses.

Le pire souvenir ?
Tomo, guitariste du groupe de Jared, 30 Seconds To Mars : On ne pense pas aux choses négatives.
Jared (ne répondant pas à ma question et regardant son camarade amoureusement.) Tu es très belle et très gentille, Tomo (en français). Ma chérie, je t’aime. Que puis je faire d’autre que t’aimer. (Il chante) « Je t’aime chéri, je t’aime... » Tu veux savoir la première fois qu’on s’est rencontrés ? J’étais sur la plage, en train de bronzer et de m’étirer comme mon thérapeute me l’a indiqué pour garder mon corps souple. Et là, alors que je me tenais dans la position du chien du yoga, j’ai vu un jeune Dieu grec arriver par-dessus mon épaule avec ce visage frais pas encore exposé aux turpitudes du monde. Je l’ai mis dans ma valise comme un chien. Et on a péché sous les étoiles. C’était une expérience très romantique.

Premiers disques achetés ?
The Cure. Robert Smith est un génie, il avait les les mots justes. C’est un poète. J’écoutais beaucoup de new-wave jeune comme A flock of seagulls, Japan, the Cars ou Joy Division que j’ai découvert plus tard. Je suis très nostalgique de tout ça.

Tu aimes la musique électronique?
(Jared me prend la main et me dit très sérieusement) Tu devrais faire attention, je trouve que tu bois trop vite tes bulles de Coca. Ca pourrait te tuer. J’aime Squarepusher, Aphex Twin, Royksopp et The Knife, Air, et la house music oldschool. Personne ne le sait, mais j’étais un kid habitué des clubs house new-yorkais. L’an dernier, l’album solo de Thom Yorke m’a vraiment plu, et Juan Atkins et Plastikman me rendent fou ! Sinon Air et Jean-Michel Jarre me font rire. On a aussi repris « Hunter » de Björk.

Vous êtes sortis à Paris ?
Oui, au Paris Paris et au Baron. On s’est bien éclaté.

Ah bon, ce n’est pas ce que m’a dit votre attaché de presse.
(Jared sort de la pièce sans crier gare et hurle à l’attachée de presse.) Bénédicte, pourquoi tu as dit à la presse qu’on ne s’était pas amusés au Paris Paris ?
Bénedicte, terrifiée : Pardon.
J : On étaient malades c’est pour ça qu’on n’est pas restés longtemps. On retourne au Baron demain pour se rattraper ! Et ne me cause pas de problème ! Tu ferais mieux d’être plus gentille avec moi.

La meilleure fête de votre vie ?
Tomo : Je suis de Detroit, et là-bas il y a un énorme festival électronique qui s’appelle The Detroit electronic music festival. La première année où il a eu lieu, tous les gros Dj’s de Detroit se sont réunis comme Carl Craig. Je me suis vraiment mis une race de malade, j’ai souri toute la soirée et j’ai vraiment mal fini.
J : Ca devait être monstrueux, j’ai pas mieux ! (Il s'adresse à moi : J’aime tes cheveux. J’adore ta frange. Elle me rappelle ma mère...)

Ton truc contre la gueule de bois ?
Yoga, méditation. Je suis straight-edge Madame. (On veut bien connaître la marque des germes de blé, ndr.) Il prend un regard de junkie fixe (Pour préparer le tournage de requiem for a dream , l'acteur s'est délesté au passage de douze kilos, s'évanouissait de faim, a fait un séjour dans la rue auprès de toxicomanes, et a failli devenir fou (il a notamment arrêté le sexe pendant deux mois).

30 Seconds to Mars - Beautiful Lie (Virgin/EMI)

Klaxons - Article de couv du Trax de janvier 2007

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Texte : Violaine Schütz

Klaxons
New rave ?

Vingt ans après l’apparition des premières raves en Angleterre, un groupe de jeunes Londoniens opte pour un nom qui claque, Klaxons, et un concubinage insolent : le mix de l’esprit « free party » et de celui du punk. En un an, la hype s’emballe…Alors, Klaxons, fer de lance d’un véritable courant nu-rave ou meilleur pop band anglais depuis les Libertines ? Peut être un peu des deux…

« Excusez moi Madame, vous n’auriez pas vu mon cochon dinde ? Où est la discothèque ? » Voici les premières phrases, en français s’il vous plait, prononcées par un Klaxons. En effet, devant l’hôtel parisien branché de notre interview, c’est ainsi que Jamie Reynolds (26 ans, basse/voix), 2 mètres de haut et un costume de renne sur la tête, nous interpelle. L’entretien qui suivra ne sera pas moins dingue. L’attachée de presse, qui depuis plusieurs heures doit dealer avec leurs attitudes puériles de lendemain de teuf aux Transmusicales de Rennes, somme les garçons de monter dans leurs chambres poser leurs valises. Jamie qui rechigne à aller se raser, revient finalement dans le hall de l’hôtel, entièrement recouvert du costume de renne, dont dépassent seulement deux chaussettes dépareillées. On se rend alors tous à la Taverne de Maître Kanter place de la République. La mine déconfite des serveurs qui voient débarquer à 16h00, un renne géant et trois freluquets ultra lookés et mal réveillés, met tout de suite dans l’ambiance. Après ça, Simon Taylor (24 ans, guitare/voix) disparaît vingt minutes dans la nature alors qu’il devait simplement s’acheter des clopes, James Righton (24 ans, synthés/voix), le petit brun beau gosse, ne se sent pas bien et se retire pour aller vomir dans sa chambre. Quant à l’inénarrable Jamie, assis juste à côté de nous, il nous demande de lui commander du canard et, en douce, un « gin tonic ». L’attachée de presse intercepte ses manœuvres à voix basse, et lui indique qu’il a assez bu hier. « Mais comment il peut être encore bourré à cette heure ci ? » On imagine bien qu’il n’est pas que bourré, et que les drogues de la veille fonctionne encore à plein régime. Pendant ce temps, la nouvelle recrue, le jeune batteur blond de 21 ans, Steffan, coiffé comme le chanteur de Kajagoogoo, regarde tout ça comme un spectacle de magie, entre émerveillement et incrédulité. Bienvenue dans un univers dégénéré, halluciné, rigolo et spontané, bienvenue chez les Klaxons !

Madchester again ?
Une semaine plutôt, on les voyait dans d’autres conditions. Après un concert parisien qui nous avait moyennement convaincus (la faute à un public mou du genou), on se rendait à Manchester pour ce qu’on croyait être un simple concert. En fait, après moult péripéties qui auraient pu nous couter la vie (on exagère à peine), on a droit à une rave, perdue au nord de Manchester, et s’étalant sur deux immenses hangars. Le projet s’intitule « The Warehouse Project » : y sont attendus Mylo et Erol Alkan, entre autres. Klaxons débarquent à une 1h30 du mat, frais comme des gardons. Dès le premier riff de leur désormais reprise culte du tube rave de 1992, « The Bouncer » de Kicks Like a mule, la foule délire. Paroles reprises en cœur, bâtonnets phosphorescents brandis dans les airs, des kids, très jeunes, déchainés avec de gigantesques lunettes sur les yeux : un fabuleux spectacle d’euphorie collective en technicolor ! Un groupe de trois ados habillés comme un Klaxons (cardigan, sweat fluo et tennis dorées) et particulièrement excités (ils viennent d’avaler des petits cachets), attire notre attention parmi la foule « ecstaziée ». On leur demande les raisons (non psychotropes) de leur engouement. « Ils sont comme nous, répondent-ils presque en cœur. Ils sont colorés, aiment la fête, ne se prennent pas la tête, mais en même temps on sent une vraie mélancolie. Bref, ils ont tout compris. » Plus loin, deux « papis » de 40 ans, arborant fièrement des tee-shirts de Primal Scream (Screamadelica) fatigués et des sifflets neufs nous expliquent : « On a l’impression de revivre notre jeunesse. Normalement, quand on vit un revival d’un truc qu’on a déjà expérimenté, c’est qu’on se fait vieux, mais là, Klaxons nous redonnent nos 15 ans. Le pied ! ».

Fluokids
Ces propos font écho à l’analyse de Jim Jonze, journaliste freelance né en 1980 bossant pour ID et The Guardian, et considéré outre manche comme le nouveau Lester Bangs. Il est l’auteur de la couverture du NME consacrée au groupe en octobre dernier, qui montre le trio croquant des gros smileys et clamant « This country needs us ». Tim nous confie par mail que « Klaxons sont en train de devenir énormes au Royaume-Uni. Ils ont une immense fanbase de kids totalement dingues qui débarquent depuis le tout début aux concerts avec des klaxons, des glowsticks et des sapes phosphorescentes. Je pense que la musique rave est réellement de retour, et de manière massive. C’est une réaction à tous ces corbeaux post-punk très sérieux qu’on a entendus récemment comme les Editors, Bloc Party. Les jeunes ont besoin d’un peu plus d’excitation dans leurs vies. Ils veulent faire la bringue et non s’asseoir toute la journée pour parler de leur avenir compromis. Les raves ont une identité forte centrée autour de l’hédonisme – comment ne pas vouloir une part de ça? »

Malentendu
Pourtant, le groupe se défend de toute appartenance à un courant néo rave dont se gausse le NME. « Je ne veux plus entendre parler de nu-rave, ça me dégoute. C’est vrai qu’il y a des éléments rave dans notre musique, mais la limiter à ça est faux. Se limiter à un genre, quel qu’il soit, est de toute façon profondément ennuyeux, voire dangereux,” explique James. Jamie, très sérieux dans son costume de renne et ses lunettes de soleil, renchérit à la table kitsch de la Taverne de Maître Kanter : « C’était une blague. Un journaliste nous a demandé si nous n’étions pas la “new wave” de la “new wave” du retour du rock, et j’ai répondu, pour plaisanter, et parce qu’on voyait de plus de « glowsticks » aux concerts : et si tu remplaçais le W par un R ? La presse est tellement en mal de sensation qu’elle s’est emparée de l’expression pour gloser dessus ensuite des pages et des pages. Nous voulions faire de la pop quand on a débuté, de la pop subversive, neuve, fraiche, dance, pas de la rave ».
Alors no new rave ? Certes les morceaux de Klaxons ont été enregistrés avec des instruments live, sans samples. Mais ils ont tous été remixés et en live, les Klaxons les enchainent sans blanc, en plus d’être adeptes du cut-up et des bras en l’air. Certes l’album est rock. Mais il est produit par James Ford du duo Simian Mobile Disco. James Ford, c’est le plus grand producteur anglais actuel : Test Icicles, les Mystery Jets et Arctic Monkeys sont passés entre ses mains qui ont officié auparavant auprès de Björk et frappé la grosse caisse des pionniers techno 808 State.

MDMA pop
Il y a bien quelque chose chez Klaxons de terriblement festif. Un autre concept que celui de nu-rave a d’ailleurs muri pendant notre escale à Manchester. Là ou les Arctic Monkeys faisaient du rock social, parlant de la vie de tous les jours, et les Libertines du punk sous crack, les Klaxons, eux, ont inventé la « pop MDMA ». Rock’n’roll dans sa forme, ses refrains et ses chœurs, mais qui se danse, et donne envie de prendre son voisin par le bras. Là où le rock des Libertines demandait à l’Anglais moyen de se trouver une petit-amie aux faux airs de Kate Moss (pas gagné vu le niveau physique de la Londonienne de base) et de porter des copies d’Hedi Slimane de chez Topshop (le H&M anglais, déjà très cher), pour au final se délecter seul, dans un plaisir égoïste (les effets du crack), la musique des Klaxons, elle, est complément hédoniste. Elle pousse à se lever de son siège et à aller vers l’autre, mais aussi à s’évader. Les paroles de Myths of the Near Future ont été inspirées par le livre du même nom de JG Ballard : « C’est une collection de dix nouvelles qui sont autant de visions du futur. Il y a une histoire sur un homme convaincu que la femme qu’il aime, un mannequin en plastique, est réelle. Nous sommes très friands de ce genre de choses. Nos paroles sont tout sauf réalistes. Le réalisme c’est l’ennui total. La pop doit encore être un moyen de s’évader, de s’imaginer qu’ailleurs il y a un monde meilleur et encore plus barré. » D’où des textes surréalistes (qui mettent en scène un magicien amoureux, des créatures mi hommes-mi chevaux et l’histoire de la trajectoire de l’éjaculation), sur des rythmes débraillés qui ne sont pas sans rappeler l’acid rock des Happy Mondays, même si musicalement, Klaxons ne sonnent comme personne. D’ailleurs Simon nous confie avoir reçu des Mondays en personnes un message sur myspace où ils se disaient fans des jeunots. La relève semble assurée.

Génération myspace
Sauf que contrairement aux Mondays, Klaxons, formé il y a à peine un an, n’a pas attendu de disque pour être énorme. Ils sont le symbole parfait d’une musique « immatérielle » (et téléchargée) connue par cœur par les fans avant que l’album sorte. « La plateforme Myspace a été essentielle dans notre développement. Dès qu’on enregistrait une démo, on la mettait en ligne. C’est un moyen de montrer qui tu es sans détour. C’est un point de contact organique avec les fans. On ne fait pas de pub, on ne demande pas aux gens de devenir nos amis. Mais les gens peuvent nous contacter directement, et on n’a filé le mot de passe à personne. A aucune maison de disque ». C’est que l’importance prise par internet dans leur succès météorique et « DIY » s’accompagne aussi d’une certaine défiance à l’égard des labels. Klaxons se sont fait sans les majors, tous seuls. Les offres (dont certaines mirobolantes, comme celle de Polydor qui se chiffrerait à 500 000 livres) sont venues plus tard. D’après Simon Taylor, « tous les labels anglais nous ont proposé un deal. On a nous a promis monts et merveilles. Mais les gens de maisons de disques sont des cons. La plupart sont des « hologrammes » : ils parlent beaucoup et ne font rien après. Ce sont tous des idiots plein d’illusions. Polydor, eux, étaient sensibles. Ils nous ont compris. »

La musique du futur
Qu’a compris Polydor exactement ? Que Klaxons avec leur Myths Of The Near Future était en train d’inventer la musique du moment, et celle de demain. Simon avoue d’ailleurs une passion pour la science-fiction : « Nous sommes obsédés par le futur, par ce qui va se passer, par les possibilités. C’est une forme d’optimisme. Nous prévoyons une trilogie : le premier album représente le futur, le deuxième le passé et le troisième le présent. » Ce n’est pas pour rien que l’album s’appelle « mythes du futur proche ». Il est l’ébauche, voire le manifeste d’une tendance qui prend de plus en plus d’ampleur : une pop rave qui envoie définitivement valser la « vieille » dichotomie entre « rock » et « techno ». A l’image de New Order et son « Blue Monday », les « Magick », « Gravity’s Rainbow » et « Atlantis To Interzone » de Klaxons sont de formidables pourfendeurs d’idées reçues. Les Anglais par qui le scandale se confirme : il n’y aurait absolument plus aucune raison de se réclamer d’une école. Les moyens (la pop d’aujourd’hui est produite par les machines de Timbaland) et les fins (faire suer le dancefloor ou la salle de concert) sont devenues les mêmes ! Klaxons se font remixés dance, bougent comme des Dj’s, s’habillent comme des clubbers. Car même l’habit ne font plus les moines : le jean slim et le sweat à capuche sont aujourd’hui devenus la tenue universelle du jeune teuffer comme du rockeur. Detect (membre actif du Klub des Loosers) fait partie de ces jeunes amateurs de crossovers. C’est un des premiers grands fans français des Klaxons. « J'ai immédiatement accroché quand j’ai acheté leur premier 45t (« Atlantis To interzone ») au printemps dernier. Au début je les aimais parce que c'était assez frais musicalement, que je m'identifiais à leur univers visuel, qu’ils étaient potes avec Test icicles, The Horrors, Metronomy, à savoir les meilleurs groupes anglais actuels. Et en me penchant un peu plus sur eux, j’ai découvert qu’on retrouve tout dans leurs morceaux. Du rock, de la pop, des mélodies super belles et un délire chant/choeur très original qui se marie parfaitement avec les claviers, sans compter le traitement de la batterie et des synthés de teinte électro, et un côté crade/old school très particulier. » Gildas, l’un des tenanciers de la Maison Kitsuné qui a sorti les deux premiers maxis de Klaxons, voit aussi en eux la musique du moment : « Le punk et la rave font partie de la culture populaire anglaise. En France notre culture populaire donne d'autre mélanges comme le Raï’n’b ou la chanson réaliste comique. Punk et rave c'est vrai que cela sonne risqué mais Klaxons arrive très bien à ce qu’avait déjà tenté le « happy hardcore » d'une certaine manière. » Ce que les journalistes (nous y compris) ont eu vite fait d'appeler « new rave » ne serait donc que l’autre nom de ce son « disco-rock » qui du « We are your friends » de Justice vs Simian au « Standing In The Way Of Control » de The Gossip remixé par Soulwax s’impose comme la vraie nouvelle donne des dancefloors. Les corbeaux post-punk peuvent donc aller se rhabiller (en fluo), les défenseurs de chapelles tomber la soutane de l’extrémisme musical : l’avenir de la techno passera par le rock, et celui du rock par la techno. Quand à la musique du futur, elle débute ici et maintenant, par un bon coup de Klaxons appelant à la communion.

Myths Of The Near Future
(Polydor/Because)
www.klaxons.net
www.myspace.com/klaxons

Citizen, Vitalic et les Penelopes - Article publié dans Trax en novembre 2006

Citizen
Citoyens modèles

Habituellement, quand on part en voyage de presse, c’est pour New-York ou Londres. Pourtant, c’est bien à Dijon autour d’une dégustation (arrosée) de frites maison à la graisse d’oie, que notre dernière mission nous porte. Le but, rencontrer le petit label français qui -depuis 5 ans- n’en finit de monter, Citizen Records. Des citoyens français bientôt rois du monde !

« Avec Daft Punk, l’électro représentait une petite rivière en France. Aujourd’hui, on travaille dans une flaque » constate Fred Gien, ancien programmateur de l’Anfer à Dijon et co-patron de la petite structure Citizen fondée en 2001 par un autre Dijonnais, Pascal Arbez, alias Vitalic. Mais il ne faut voir dans cette réflexion aucun pessimisme. Les deux comparses partagent un enthousiasme communicatif ainsi qu’une passion pour « un son crade, sale, en dehors des sentiers battus. On voit Citizen comme un laboratoire d’expériences un peu malsaines, à l’encontre des prods léchées. Et en même temps, on aime quand ça tape, alors on met toujours du disco dans notre musique.» A son actif, le label peut se targuer d’avoir révélé John Lord Fonda, que Fred décrit comme l’équivalent musical du Canada Dry. « On dirait de l’alcool mais ça n’en est pas. John Lord, c’est pareil. Ca ressemble à de la techno, mais ce n’est pas de la techno ». En attendant de sortir un mix de Vitalic, qui devrait refléter l’ouverture d’esprit du label, This is the sound of citizen, Fred et Pascal nous reçoivent dans leur antre, le garage en sous-sol de la villa de Fred, où se retrouvent un stagiaire, un booker et un « porteur de flycases ». Plus lycéen, tu meurs !

Véronique Jeannot version électro
Avec la même ardeur avec laquelle il nous conseillait des vins blancs au restaurant, Fred nous fait écouter les signatures à venir : les français Teenage Bad Girl et The Micronauts. « Ecoute ça, Teenage Bad Girl, c’est Justice en plus disco. Et puis, attends, ça c’est leur reprise du « Aviateur » de Véronique Jeannot qui sonne comme du M83. Cette chanson a été écrite par Souchon et Voulzy !» Pas le temps de crier au génie qu’il fait déjà tourné son morceau du moment, signé les Micronauts. Vitalic avoue : « A chaque fois que je pars en tournée, Fred me fait des compils que j’écoute en route. Ca fait 6 mois que ce titre se trouve sur la compil des copains. » Pascal tape du pied en disant cela, pendant que Fred explique : « Je procède toujours comme ça, par des bombardements d’amour. » Loin des poses parfois blasées des petits labels parisiens, l’enthousiasme de la bande de Dijon, fait plaisir. Ici, on aime viscéralement la musique, comme le confirment ces deux pères de famille : « une fois qu’on a inoculé le virus, on doit vivre avec, et accepter de mal s’occuper de ses enfants ou de laisser le travail déborder sur la vie privée » s’amuse à moitié Pascal.

25 minutes de cithare à la plage
Il y a parfois, certes, des moments de découragement. « Le plus énervant, c’est quand tu sais que tu tiens un tube mais parce que tu ne fréquentes pas les bonnes personnes dans la capitale, ça ne marche pas. On a très mal vécu de ne vendre que 1500 disques de Juan Trip » explique Fred. Mais les coups de blues sont le prix à payer d’un positionnement en dehors du son dominant, la « minimale ». « On s’est toujours dit, depuis que j’ai commencé et que c’étaient toujours les mêmes qui jouaient : Oxia, The Hacker, moi... qu’on ne voulait pas écouter toujours la même chose. On veut du sang neuf, frais, même si il est crée par un quelqu’un d’ingérable (rires). Comme Juan Trip qui, une fois lors d’un festival tek sur une plage, a joué des morceaux à la cithare de 25 minutes avec une fille chantant « je veux te toucher ». Les clubbers voulaient le tuer ! », se souvient Pascal. Citizen a donc réuni en son sein, « une bonne famille de freaks », qu’il soutient coute que coute. Pascal regrette en effet que lorsqu’il était chez Gigolo, « il n’y avait pas de suivi, pas de coup de fil, et des décisions prises sans mon aval ; C’est l’inverse avec Citizen. On a un côté « crew », famille comme dans le hip-hop où on se déplace toujours entre potes. En fin de journée, on rentre à la maison, mais il n’est pas rare que tout le monde retourne au bureau vers 23h00. Alors, on s’ouvre des bouteilles de pinard, on met de la musique et on danse. Demain, on ira tous ensemble à la foire gastronomique de Dijon.»

Fidèles Penelopes
Les petits derniers arrivés dans la famille, sont les deux Parisiens de Penelopes, qui viennent de sortir un premier album électro-dark-pop sous haut patronage (ils sont copains comme cochons avec Agnès B et figuraient sur une compilation Gigolo). Le duo se félicite du bon esprit de sa nouvelle auberge. « Je ne vois pas trop quel autre label « techno » accepterait de sortir un single Cocteau Twinien et un album aussi « dance » qu’indie pop. Citizen eux comprenaient nos idées de composition, notre approche mélodique. Ils sont assez courageux à l’image de Vitalic qui fait ce qu’il veut. Comme The Hacker aussi, ils n’en ont rien à secouer de la dictature du DJ qui veut une intro dans les morceaux, par exemple. Nous, on a fait l’inverse de ce que les gens nous conseillaient : ne venir sur scène qu’avec un laptop. On mouille le maillot, et ça leur a plu. Citizen possèdent un feeling assez « rock’n’roll » dans l’esprit qui s’est un peu perdu.» Mais avec les 15000 cd’s vendus par le label dijonnais cette année, gageons que ce « feeling » devrait bientôt se répandre et les Citizen gouverner le monde…Si la moutarde ne leur monte pas au nez !

The Penelopes – The Arrogance Of Simplicity (Citizen/Nocture)
Vitalic – This is the sound of Citizen (Citizen/Nocturne)
www.citizen-records.com

Olivia Ruiz Interview Clubbing - Publié dans Trax en mars 2006

http://www.aucoindubois.com/concert-saint-nolff/olivia-ruiz.jpg

Texte : Violaine Schütz


Olivia Ruiz

Petite fille du soleil

Olivia Ruiz, 26 ans, petite souris originaire de Marseillette (un village de 600 habitants dans l’Aude), accent chantant et sourire espiègle, est peut être ce qui ce fait de mieux, aujourd’hui, en matière de fille du Sud.

Enfant d’un musicien de bal-tenancier de bar, elle a fait la manche, chanté dans une chorale, joué la comédie, avant de se frotter au diable en allant à la Star’ac. Demi-finaliste singulière, n’hésitant pas à affirmer son goût pour le rock alternatif en direct sur TF1, elle a du se battre à la sortie du château pour gagner ses galons d’artiste. A force de détermination (elle a convaincu les artistes qu’elle aimait comme Mathias Malzieu de Dionysos, d’écrire pour elle), la Méditerranéenne a réussi à sortir deux albums très personnels, de chanson réaliste mais extraordinaire. Aujourd’hui, elle écume les salles de concerts, mais se refairait bien une petite free partie, un de ses quatre, après un petit coup de rouge.

Ton premier souvenir de club ?

Avec mon parrain et sa nana dans une boite de Carcassonne (le Xenon), à 14 ans. En fait, j’avais plein d’oncles plus vieux que moi, qui mangeaient tous les samedis soirs chez ma mamie et je les voyais tous partir en boite après le repas. J’étais verte d’impatience d’y aller moi aussi. Un jour, ils ont eu pitié et m’ont amené.

Ton premier concert ?

A 4 ans, à l’hôtel de la Cité de Carcassone, Jonasz ou Lavilliers, je ne m’en souviens pas trop, mais mes parents si : Je leur ai cassé les pieds, en réclamant une glace pour pouvoir me casser de ce concert que je trouvais très mauvais ! C’est à ce moment là qu’ils se sont rendu compte que j’étais une vraie mélomane (rires).

Tes meilleurs soirées ?

Une rave avec Manu Le Malin à Montpellier, en 1997. Ils avaient décoré le chill-out avec une toile de parachute, c’était très beau ! J’ai été une grosse fêtarde jusqu’à 19 ans. Pendant mon adolescence, j’ai fait pas mal de free parties à Montpellier. J’allais écouter Manu le Malin, Aladin, toute la clique de Penguin’s Records. Maintenant, le weekend, je suis en concert, et je peux plus sortir. 100 dates m’attendent cette année, et à chaque fois, je ne me couche pas avant 3 heures du mat ! Cette interview me file la nostalgie de mes années free parties. C’est pas bon, ça ! (rires)

Tes pires souvenirs ?

Quand j’accompagnais les petites sœurs des copines pour les sortir, leur servant de caution du haut de mes 21 ans, et que les videurs ne demandaient la carte d’identité qu’à moi, et pas aux filles de 14 ans, car j’étais petite et maigre. La honte !

Une chanson pour faire la fête ?

« Louxor » de Katerine et « Marcia Baila » des Rita. Sinon, avec mes copines, quand nos amoureux s’en vont, on se retrouve à la maison, on met les Têtes Raides à fond, et on danse.

Le premier disque acheté ?

J’ai acheté des disques très tard, je les piquais à ma famille pour me faire ma propre discothèque : les chanteuses des années 30 à mes grands pères, les disques de Nougaro à mon père, les Tom Waits de mon oncle. Sinon, j’ai découvert Joy Division grâce à Alain, le petit ami de ma meilleure amie Lydie depuis 14 ans.

Tes DJ’s préférés ?

Pone, Zebra et Miss Kittin. Désolée, je suis assez ringarde ! (rires)

Les derniers cd’s achetés ?

Les Gainsbourg en promo : mon père les a en vinyle mais ne veut pas me les donner. Sinon, un vieux Amon Tobin, sur les conseils de mon petit frère, qui écoute surtout du hip-hop, et qui m’a fait découvrir AntiPop Consortium.

Ta boisson préférée ?

Le vin rouge. Mais attention, pas n’importe lequel, du Corbière ou du Minervois, du vin de chez moi ! (elle force l’accent, ndr)

Ton truc contre la gueule de bois ?

Le coca avec plein de glaçons ; Plus jeune, avec une copine, on se disait, les lendemains de cuite : « Il ne faut pas qu’on aille boire direct à la bouteille de Coca, parce que sinon, les parents vont nous griller. »

La Femme Chocolat (Polydor / Universal)

les Shades - Papier paru dans Wad en novembre 2007

http://www.waxx-music.com/photos/editorial/news/web/The-Shades.jpg
Les Shades
Orange Mécanique

Les petits protégés de Bertrand Burgalat (le boss du label Tricatel) sortent un premier EP parfait, entre violence rock et poésie pop. Et si ces élégants minets du quartier popu de Nation coiffaient tout le monde au poteau ?

L’histoire est vieille comme le rock. En 2004, les Shades, cinq mignons garçons de l'Est parisien, s’ennuient au lycée et sur la foi de quelques références communes (Strokes, Beach Boys, Velvet Underground), forment un groupe. L’idée : un clavier psyché, une batterie carrée et des textes bruts chantés en français. « Quand on est jeune on ne se rend pas compte qu’il faut un immense talent et de l'expérience pour composer des chansons aussi simples que « I'm waiting for the man » du Velvet, alors on se met à singer ces trucs. Aujourd'hui les influences s'étendent à l’électronique pour les sons, au hip-hop pour les paroles, et à tous les groupes de rock qui ont des bonnes idées comme Arcade Fire, Electrelane. » Des bonnes idées, les Shades, 18 ans de moyenne d’âge, n’en manquent pas. Sur leur quatre-titres, qui vient de sortir chez Tricatel, le label qui abrite April March et Valérie Lemercier, il y a notamment l’impeccable « Orage Mécanique », son orgue fou et ses chœurs cristallins. « En théorie, je suis quelqu’un de très calme, en pratique je suis incontrôlable » y chante Benjamin, déchaîné, qui commente « La chanson est liée au film Orange Mécanique si on le voit comme une critique de la violence ». Mais sur scène, les Shades assurent pourtant le show en faisant preuve d’une rage rarement égalée tout en ne se parant que de blanc. Virginal ? « On cherchait un concept visuel qui marque les gens. Le blanc c'est l'idée de créativité sur laquelle on base tout ce qu'on fait. C'est la feuille blanche sur laquelle tout est possible d'écrire » explique Benjamin. Et chez les Shades, tout semble en effet permis. Y compris l’originalité. Car là où d’autres babyrockers se contentent de recycler les antiquités rock garage, le quintette étend le spectre et surprend. A 17 ans, ces gamins ont été biberonnés à John Coltrane et Dr Dre, ont lu Baudelaire, compris IAM et adoré Lost In Translation, s’inscrivant ainsi dans une génération décomplexée à laquelle, sans aucun doute possible, l’avenir appartient.

« Les Shades, EP » (Tricatel)
www.myspace.com/lesshades

the White Stripes - Nashville's dreaming (article paru dans trax en mai 2007)

http://boucandenfer.files.wordpress.com/2007/12/whitestripes.jpg
The White Stripes
Nasville’s dreaming

On leur doit le retour du rock et pourtant le duo binaire aux couleurs primaires ne se repose pas sur ses acquis : 10 ans d’hymnes de blues électrique sanguinaire et de country ravagée quand même ! A l’heure du sixième album, plutôt que de la jouer minimale comme tous ses descendants, Jack et Meg s’exilent à Nashville et sortent cornemuse et trompette. Sonnez hautbois, les derniers hérauts rock authentiques ont parlé.

Nashville, Tennessee, nous voilà ! Nashville, la ville de Johnny Cash et des stetsons. Des tiags en serpent et des blondes bonnet D(olly Parton). Pas loin, plane le spectre du King et des studios Sun. La ville est devenue le Disneyland de la country-music, mais un groupe se souvient de ce qu’elle a été avant la récupération par l'industrie : Ce groupe, c’est les White Stripes, derniers grands prêcheurs d’un blues vintage et primitif, joué façon flingue sur la tempe sous le drapeau étiolé.

Nashville, c’est là que Jack White, lassé par les affres de la célébrité gagnée dans sa ville natale, la sinistre Detroit, a élu domicile avec femme et enfant, tandis que Meg, elle, crèche à LA. C’est dans cette ville fantôme que les White Stripes ont enregistré leur sixième album, au Blackbird studio, en trois semaines (temps exceptionnellement long pour les Stripes qui bouclent leurs albums en quelques jours). Ils y ont accouché d’un disque hanté, littéralement habité par l’Amérique éternelle, celle de Jim Jarmusch et des marginaux, des mariachis coureurs de jupons à carreaux et des westerns spaghetti. Un film que Tarantino et son pote Rodriguez auraient pu écrire pour Neil Young, devenu acteur dans un road movie à l’eau de vie avec Metallica à l’arrière du truck en décomposition. C’est ce à quoi ressemble le rêve américain repeint et corrigé par Icky Thump! Jack et Meg, les enfants terribles du rock y jouent toujours le blues, mais font quelques entorses à leurs règles d’antan en ornementant leur country abrasive rudimentaire de décos heavy-métal expérimentales mais néanmoins sublimes.

Less is more
C’est que jusque là, la syntaxe des Stripes était plutôt minimaliste, voire rachitique ; Limitée à la règle des trois : le duo ne s’habille qu’en noir, rouge et blanc et n’utilise que la voix, la guitare et la batterie. Pas de basse, ni de technologie : Jack fait tout seul, des paroles à la prod, jusqu’à la promo. Le maniaque s’explique : « Nous avons crée notre propre monde, dans les marges, et on veut tout contrôler, quitte à passer pour des « control freaks » et des obsédés compulsifs. Tout ça, parce qu’on ne se pointe pas en jean et tee-shirts sur scène (rires). Et comme on ne fait rien comme les autres, on est forcément effrayant, dans le genre « rebelles avec la discipline ». Pourtant, on aime travailler avec les autres, collaborer. La vérité, c’est que c’est de la limitation volontaire que naît la vraie liberté créatrice. Si nous ne nous limitions pas, nous n’aurions aucunes idées, ou elles seraient trop faciles. S’en tenir à la guitare et à la batterie ainsi qu’à des règles strictes nous a forcés à être inventif. Nous n’avons pas évolué à ce sujet. »

Entorses au règlement
Jack voue une haine peu commune au mot « évolution ». Sur Icky Thump pourtant, qu’entend-on à côté du fameux duo guitare/batterie : un (vieux) synthétiseur, une cornemuse et une trompette ! « La cornemuse et la trompette sont jouées par des musiciens de Nashville. Pour le trompettiste, on voulait un vrai latino mariachi, je l’ai trouvé dans un restau mexicain. »
Quoi ? Les White Stripes ne seraient plus ces deux illuminés solitaires refusant toute aide extérieure ? Ce bloc monolithique prêchant l’économie à tout prix, défendant rageusement un rock binaire à la simplicité d’une efficacité implacable ? Auraient-ils, comme l’indiquait le titre de leur précédent LP (Range toi à mes côtés, Satan), vendu leur âme au diable ? Que nenni. Jack se justifie : « Il y a des choses plus compliquées que d’habitude sur ce disque. L’instrumentation ne repose plus seulement sur deux instruments joués en même temps, mais sur trois (rires). En ce sens, on a quelque peu brisé nos règles, oui ! Mais on ne peut quand même pas parler de « progrès », c’est toujours Meg et moi déconnant avec le blues et n’ayant d’autre ambition que celle de nous amuser ».

Quelques couleurs supplémentaires pourtant et de nouveaux joujoux sévissent désormais sur la marelle rouge et blanche de la cour de récré. Il y a notamment « Conquest », une chanson épatante. Un duel au sommet entre une trompette folle et une guitare de métal psyché, où le trompettiste latino joue le torero quand le riff hard-rock fait le taureau pour un tango destroy, entre parade amoureuse et mise à mort. Jack y conte l’histoire d’un Don Juan se retrouvant pris à son propre piège. « J’en connais plein des types comme ça, des séducteurs qui se font avoir, parmi mes amis » plaisante Jack, pour mieux faire avaler la pilule de ce morceau compliqué, très éloigné de la palette habituelle du duo. Sauf que « Conquest » n’est pas la seule à faire dans la dentelle plus que dans le confetti. En ouverture, la formidable chanson-titre « Icky Thump » et ses riffs à l’emphase très Led Zep enrichissait déjà considérablement le registre.

Jack se la raconte
C’est une certitude, déjà amorcée par le piano et les marimbas de Get Me Behind Satan : quelque chose a changé chez les White Stripes. Responsable de ce tournant toujours aussi reptilien mais plus charnel : Le déménagement à Nashville ? La paternité ? Le mariage avec un top model (Karen Elson, la rousse sulfureuse des pubs Yves Saint Laurent) ?
L’explication de Jack lui-même tient dans son infidélité à Meg. L’an dernier, ce grand enfant s’est offert un très beau jouet. The Raconteurs, sorte de super groupe avec son pote de Detroit- songwriter pop inspiré Brendan Benson. Alors que Get Me Behind Satan envoyait valser la guitare électrique au profit du piano, Icky Thump signe le grand comeback de la six cordes. « Dès que je fais quelque chose, ça influe sur ma façon de travailler. A chaque fois que je bosse avec quelqu’un, ça me change, et pareil pour les shows partagés avec un autre groupe. Je suis devenu un meilleur guitariste en tournant avec les Raconteurs. C’est pour ça que la guitare est si présente sur cet album. Avant, je n’aurais pas été à la hauteur pour les soli de guitare ! »
A côté de ça, on sent que Jack a écouté du heavy-métal. « Porter la musique électrique à son paroxysme, à son tournant le plus explosif, le plus puissant, c’est l’aspect du heavy métal qui m’intéresse. Je me suis notamment imprégné techniquement du speed métal ainsi que de groupes comme Black Sabbath, Deep Purple ou Metallica. » Jack aurait aussi écouté un peu de hip-hop. Par contre, il y a une chose que Jack et Meg n’ont pas entendue cette année, c’est le dernier LCD.

Even cowboys get the blues
« L’électro, ça nous semble froid et sans cœur. Ca m’effraie, ça ne transmet pas de vraies émotions. Les DJ’s qui passent « Seven Nation Army » ? Pfff, il faut bien qu’ils jouent des trucs de toute façon puisqu’ils ne font pas leur propre musique » ainsi se répand en clichés l’ami Jack, dans un rire machiavélique, soutenu par la jusqu’ici très silencieuse et étrange Meg White, assise élégamment en tailleur sur un canapé d’hôtel de luxe, du vernis carmin sur ses ongles de pieds nus : « A Detroit, il y a aussi le MC5 et les Stooges, plusieurs scènes cohabitent mais ne communiquent pas. La techno, c’est pas trop notre truc !»
Ils se foutent de la gueule de qui les White Stripes ? En cinq albums, ceux qui se moquent des clubs ont engendré des tubes à danser hallucinants. Les pires ennemis de la dictature du fun se sont un jour trémoussé sur « My Doorbell », « The Hardest Button to button », « Blue Orchid », « Fell In Love with a girl »…Quel autre groupe de rock peut se targuer d’avoir autant été joué par des DJ’s?
Ceux qui se vantent de n’utiliser aucun laptop mais seulement « le plus ancien synthé du monde, le premier à avoir été crée » (dixit Jack) réussissent ce que tous les vieux de la techno tentent avec Pro Tools. Un comble pour un groupe dont l’unique fierté réside dans la volonté de prêcher le blues. « La meilleure chose qu’on ait réalisé, c’est faire vivre le blues dans un autre monde que celui auquel il était confiné, c’est à dire le musée. Les White Stripes ont amené cette vieille musique aux fans de r’n’b, de techno ou de garage, ainsi qu’à la génération MTV. C’est ce qu’on a toujours voulu : jouer le blues, de façon spontanée, enfantine et innocente et que tout le monde l’aime. Car, toute la musique vient de là, elle vient du blues ». Certains lecteurs ne pourraient jamais se remettre de cette dernière sentence, mais oui, comme Jack a dit, on a bien tous en nous quelque chose de Tennessee…

Icky Thump (XL/Beggars)
www.whitestripes.com

Tecktonik : juin 2007, premier papier paru dans la presse sur le phénomène

Tecktonik
La fièvre du samedi soir

En marge de la hype parisienne, 7000 personnes se réunissent tous les mois lors des soirées « Tecktonik Killer » du Métropolis, à Rungis, pour se lancer dans d’incroyables battles de dance au son d’une trance de fin du monde. La techno aurait-elle trouvé sa danse ?

Samedi 9 juin, minuit, au Métropolis, soit la plus grosse boîte d'Ile de France. Chaque mois, s’y organisent les soirées « Tecktonik Killer ». Au dessus du périph, à 10kms de Paris, près d'Orly, les lettres s’inscrivent lumineuses et les clubbeurs, en masse, patientent deux heures avant d’entrer, sans perdre de leur sang froid. Bon esprit ! Mais on est encore loin de se douter de ce qui nous attend à l’intérieur...
Imaginez. 5000 fêtards, des looks hallucinants : chaussettes rayées, crêtes d’héroïc-fantasy, guêtres. Des lumières stroboscopiques, des lasers, des glowsticks et un son dément (le jumpstyle) mettant tout le monde à bloc, chaque clubbeur se lançant dans des mouvements jamais vu auparavant. Proche du voguing (la danse de Madonna) pour les moulinets des bras et du squaredance (country) américain pour les pieds, la « tecktonik » est une danse fascinante.
Un clubbeur devenu fan du mouvement il y a peu, Tekilatex, chanteur cartoonesque de TTC et auteur d’un premier album solo très fluo, n’en revient pas. « C'est fantastique de te dire que tu es dans cette boîte mystérieuse que tu vois sur l'autoroute depuis que t’es petit, et dans laquelle tu n’as jamais osé entrer. Et soudain tu arrives dans un endroit rempli de cyborgs qui s'éclatent comme des fous, pendant que sur la scène un gogo boy musclor bondage remue ses pectoraux et une danseuse sexy au dessus de ta tête dans un vaisseau spatial fait le tour de la boîte sur un rail. »
Seul ennui pour le néophyte, au son de cette hardtrance, difficile de rester stoïque, et pourtant on ne peut pas danser. Il faut apprendre. Car comme nous l’explique l’organisateur des soirées, Alex, un sosie de Marilyn Manson à la gentillesse inouïe, la tecktonik, c’est plus qu’une musique, un « style de vie ». Ca s’initie.
Elodie, jolie clubbeuse de 18 ans très au point sur le dancefloor, nous confie que même si elle passe le BAC dans une semaine, elle ne raterait pour rien au monde « cette soirée à part, décomplexée où on peut passer six heures sans se faire brancher, car les gens qui sont là viennent pour danser et profiter de la musique, avant tout, et non pour se regarder ou se brancher ». Qu’il est loin le clubbing feutré parisien !
Découvert en Belgique il y a sept ans par ses organisateurs, Cyril et Alex, deux techno-punks de la première heure, la tecktonik a donné lieu à des fêtes qui ont commencé en 2000 au Métropolis.
Mais c’est il y un an que tout s’emballe, les clubbeurs se retrouvant sur myspace et leurs blogs, pour poster leurs vidéos de battles de danse improvisées à la boulangerie, au parking ou à la sortie des lycées. Les jeunes montent des « teams », les styles varient d’un danseur à l’autre, certains se blessent gentiment. On pense au breakdance, sauf que ce mouvement vient des classes moyennes et non de la banlieue.
Mais le plus impressionnant, reste cette musique venue de Belgique et de Hollande où elle cartonne depuis 15 ans : le « hardstyle ». Des mélodies percutantes aux rythmes accélérés, des synthés qui cognent, et surtout un gros pied de fin du monde, entre BO de Mad Max et musique de la boîte de Terminator. Au Métropolis, ce soir là, quand le DJ joue une version tek du « Nothing Else Matter » de Metallica et que la foule lève les bras au ciel, on a rien de moins que l’impression d’un nouveau « summer of love ».

Blind Test Ed Banger - trax juin 2006

Texte : Violaine Schütz

Ed Banger
Crew de récré

Créé en 2003 par l’inénarrable manager de Daft Punk, Pedro Winter, Ed Banger est parvenu à fédérer quelque uns des fleurons de la nouvelle garde électro française. Rencontre avec le duo Justice (Xavier et Gaspard) sur le tournage mouvementé de leur clip (il y est question de lendemains difficiles), Dj Medhi, et le boss himself. Un blind test indiscipliné aux allures d’acid test en cour de récré !

ESG
« Purely Physical »
Extrait de l’album Keep On Moving
Les légendes black du punk-funk reviennent (au top) sur Soul Jazz, après cinq ans d’absence discographique.
Xavier : Nine Inch Nails !
Pedro : Non, c’est de la bonne électroclash ça !
Gaspard : Plutôt du new beat belge…
P : N’importe quoi, en plus on dit « de la new beat ». C’est Uffie quand elle se sera faite virée de Ed Banger !
X : On dirait les morceaux de Feadz tout seul quand il rappe.
P : (Illuminé) ah, je sais, Peaches!
Non, pas du tout.
Pedro à Medhi (qui est absorbé dans la lecture de Trax) : Hé Mehdi, ce n’est pas vraiment ta culture, ça ? (en me regardant) T’as pas du Grand Master Flash pour Medhi. (Je passe à la chanson suivante)
M: (dès les premières secondes du second morceau, en hurlant) ESG ! Ah ce son de basse !
Exact ! C’est leur tout nouvel album.
P : Ah, punaise, tu vois, c’est ta culture Mehdi, c’est ce que je disais. (Quelle mauvaise foi !)
Il faudra penser à claquer des nouveaux ESG à Enculo et Salaud (Uncle O et Solo ndr), car les meilleures soirées à Paris pour écouter ce groupe, c’est les Toxic.
ESG étaient signées sur un label mythique, Factory. Pedro, quand t’as monté Ed Banger, qui t’as inspiré ?
P : Mo’ Wax et en France, ce qu’a fait Gilb’r avec Versatile.
Mo’ Wax, en plus de sortir des nouveaux artistes, a aussi réédité des vieux trucs comme Liquid Liquid…tu pourrais le faire ?
P : Non, ce serait un peu prétentieux, on n’a sorti que huit disques pour l’instant. C’est plus par rapport à la fraicheur musicale qu’ils ont amené au début des 90’s et pour l’idée que les pochettes sont aussi importantes que la musique qu’on sort qu’ils m’inspirent.
Sinon, ce son post-punk, qui pendant tout un temps a été la référence en musique électronique, c’est une influence pour vous ?
P : Oui, il y a le maxi « Bongo Song » de Zongamin qui est carrément dans cette veine là. Et sur le prochain Ep de Mr flash, le titre « Disco Dynamite » croise Herbie Hancock et ESG.

Alexander Kowalski
« So pure »
Extrait de l’album Changes
Histoire de les faire causer dance, on soumet aux frenchy l’un des piliers actuels de la techno germanique de qualité. Comment ça, les mecs, vous n’aimez pas ?
Pedro à Mehdi (toujours dans sa lecture) : T’as vu la pub DJ Mehdi dans le nouveau Trax, j’ai raqué pour toi ! (fous rires)
M : Respect à Trax et au blind-test !
P : (Se concentrant sur la musique) Attends, c’est dance ça, c’est pour moi. Je te fais les paroles (Pedro se met à chanter de façon saccadée) Bitch, Bitch, Bitch, champagne, champagne, Frank Sinatra, Frank Sinatra, I’m a bitch. C’est de l’electroclash. Kylie Minogue ! C’est américain?
Non, Allemand. C’est Alexander Kowalski.
P : Bon, ben, qu’il reste en Allemagne ! Mais, Medhi, c’est ta culture, ça bordel ! T’as été remixé par Kenny Dope (sur son dernier maxi pour Ed Banger, « I’m somebody », ndr) !
M : Il est noir ou blanc au fait, Kenny ? (rires du Ed Banger crew)
Comment avez-vous découvert les musiques électroniques ?
M : Je produis du rap français, et en 1994, j’ai fait un mix d’une heure sur Nova quand DJ Loic et Gilb’r de Versatile étaient programmateurs. Juste après mon nova mix, Gilb’r a repris les platines pour passer de la house de l’époque. Pour moi, la house, c’était comme l’eurodance et la tek, je mettais tout dans le même sac. Gilbr m’a assis sur une chaise et sorti quatre disques (dont je me souviens plus les titres) en me disant : « C’est pas du tout ce que tu penses, il y a des gens qui sont comme toi, qui ont le même background, et les mêmes outils, qui bossent dans leur chambre et qui font de l’électro comme toi tu fais du rap. Il faut absolument que tu t’intéresses à ça ». C’était avant que je rencontre Zdar et Boombass.
X : Moi, c’est moins brillant. Quand j’ai débarqué à Paris, j’allais aux Bains douches.
P : En 2000 combien ?
X : 2002. J’avais 17 ans.
P : Attends, Xav, moi, je veux juste griller un truc. Tu m’avais dit au début que t’achetais tous les disques de Prozac Trax…
X : C’est vrai ! J’étais sous prozac.
P : Et Gaspard écoutait Matmos et Squarepusher à 12 ans.
G : Non…j’écoutais de la mauvaise drum’n’jazz aussi : Eric Truffaz, Sofa Surfers…
P : Et alors, moi, (sur le ton qu’on prend aux réunion des alcooliques anonymes) j’ai 31 ans et je le dis fièrement, ça fait 14 ans que je suis dans la Tek. J’ai du dépensé trois cent patates en disques disco house, hard trance, art global dance, tek house jazz, goa funk…Non, bon, blague à part, la première claque, ca a été en 90, « What is love ? » de Dee Lite que j’ai du écouté 700 fois le jour où je l’ai eu. Et après en 92, l’immersion dans les raves.

Joakim
“I wish you were gone (JK Dub)”
Extrait de la compilation Kitsuné Maison 2
Le patron des excellents Tigersushi compilé chez les non moins excellents Kitsuné. Et Ed Banger dans tout ça ?
P : Blackstrobe ? (Pedro chante) I’m a bitch, champagne, golden shower…C’est américain?
Non, il est français.
P : Il vient de Limoges ?
Non. Mais je pense que vous le connaissez. Personnellement, même !
P : Quoi ? Vas-y, avance le morceau. C’est la honte !
Indice : sa sœur est mannequin.
M : Ah, je sais. Joakim ! (Quand on parle de top-model, tout de suite ça trouve, même quand c’est père de famille et mari comblé, ndr)
P : C’est vachement bien en tout cas.
Quel est le lien d’Ed Banger avec les autres labels français comme Kitsuné ?
M : Je reviens de New-York et dans la boutique Turntable Lab, il y a un bac « Ed Banger and related » dans lequel on trouve des disques Kitsuné et Tigersushi.
P : Rien à rajouter ! Si ce n’est que ce sont des cousins germains et des références pour nous, même si on ne fait pas la même chose.
Avec les difficultés actuelles de l'industrie du disque, ce n’est pas suicidaire d’avoir un label ?
P : Si t’es bon et que tu proposes des trucs cool, tu n’es pas touché par la crise. Franz Ferdinand vend des disques. C’est comme ceux qui disent que la France va mal, moi je leur dis : sors, il fait beau, achète toi des baskets !
M : Euh, c’est bizarre que Joakim sorte un truc sur Kitsuné, non ?
P : Pourquoi tu veux sortir un truc chez Kitsuné, Mehdi ?

Pharrell
The Ice Cream Man
Extrait de In my mind
Ok, il a un peu déconné en posant un peu partout avec Deneuve et Mariah Carey, mais musicalement, le NERD reste une référence…Pas sûr !
P : Daft Punk ! Bon, que penses-tu de Daft Punk ?
On y revient après, parce que c’est pas eux !
M : C’est Pharrell qui rappe sur l’instru de Wu-Tang.
G : On l’a rencontré dans son studio. Il était allongé avec une meuf sur lui et donnait des ordres à un ingé son derrière son ordi.
P : Medhi, parle, c’est ta culture Pharrell, toi qui est de la même couleur…
M : Je vais être franc. Je n’ai jamais été un énorme fan. (Pedro fait la gueule) Le coup de pied dans la fourmilière que NERD a foutu avec son braquage général de l’industrie force le respect. Mais, je ne les mets pas sur le même plan que Dr Dre ou DJ Premier, qui eux, sont de vrais producteurs ayant révélé des artistes.
P : Et Justin, il n’a pas été révélé ?
M : C’était déjà une méga star de boys band avant. Ce qui n’a rien à voir avec Dr Dre qui a découvert 50 cent, Eminem, Ice Cube. Par contre, à son crédit, Pharrell (avec d’autres) a contribué à rapprocher les producteurs de rap et d’électro, même si ils s’en défendent, à faire accepter des trucs électro aux rappeurs et inversement. Ca, c’est cool ! Et puis ce mec est plus grand que la vie, il a décidé un jour de devenir le mec le plus style du monde et a réussi son coup.
Comme chez lui, il y a ce côté « on soigne son look, on porte des baskets de couleur » chez Ed Banger.
P : (Faussement outré) Pas du tout, je ne vois pas de quoi tu parles (fous rires de toute l’assemblée). Comme les gens le verront sur la photo, je suis goth.

Hot Chip
“Just Like we (breakdown)”
Extrait de l’album The Warning
Nos chouchous du moment font l’unanimité au sein de la bande à Pedro. Ouf !
P : (Il chante) I’m a bitch. Non, là ça marche pas ; C’est hyper bien ce truc. Perso, j’achète. Erlend Oye ? (La voix arrive) Ah non.
So_Me (l’illustrateur et mascotte de Ed Banger) : Hot Chip !
Oui.
P : Super bien !
X : Carrément !
M : Je voulais leur demander un remix à un moment donné.
P : Quoi ? Tu l’aurais sorti chez qui? Kitsuné ?
M : Ben, ils étaient chez Kitsuné justement pour leur premier album, Hot Chip.
P : Pfff…
M : En tout cas, c’est mon label préféré.
P : Qui, Kitsuné ?
M : Non, DFA, chez qui Hot Chip sont signés aujourd’hui pour les USA (quelle culture ce Mehdi !)
P : Ah bon, mais Mehdi, on est en 2006, tu disais déjà ça en 2001 à la sortie de « Losing My Edge » !
M : Ben, justement, j’ai acheté la compil de remixes, et je peux te dire qu’ils n’ont pas perdu leur « edge ».

Test Icicles
« Circle Square Triangle »
Extrait de la compilation Domino « They’ll have to catch us first »
Le carton des dancefloors rock depuis six mois ou l’essence même du son que kiffe toute une génération de jeans moule-bite.
X : Gaspard, il faut qu’on trouve, là. Pour l’instant, Justice est nul ! Tente un truc !
G : Bloc Party !
So_Me (le retour) : Mais non, c’est Test Icicles!
P : Putain, les mecs, c’est ça qui marche en ce moment, c’est ça qu’écoutent les jeunes. Les types ont des jeans serrés et nous non. Même les skateurs de nos jours skatent en jean serré. On est largué ! Achetez-vous des nouveaux jeans !
Justice, vous avez remixé un groupe de chez Domino…
X : Euh….
P : Et, oh, Justice, racontez Franz Ferdinand, la dame vous tend une perche. Alors, combien vous avez pris, comment et où ?
X : 25 000 dollars, en cash, sous mon lit, Alex Kapranos nous a harcelé, la transaction a eu lieu à Gand.
P : Non, mais soyez franc, votre remix de Franz Ferdinand, c’est une pale copie de Fatboy Slim. Au fait, si je peux me permettre, Domino voulait signer Justice.
X : (Interloqué) Ah bon ?
G : Quoi ?
P : Ben, ouais, leur DA m’a écrit mille fois.
G : T’as encore son mail ?
P : Tu veux te barrer chez Domino, c’est ça, et ben, barre toi, vas-y ! T’es contente Violaine, merci ! Bravo, avec tes questions : Mehdi chez Kitsuné, Justice chez Domino, et moi je fais quoi ?
Toi tu remontes Mo’ Wax !

Daft Punk
“Prime Time Of Your Life (Para One remix)”
Extrait du maxi “Prime Time Of Your Life”
La rencontre au sommet entre la relève de la dance française et les parrains.
(Surkin –Institubes- entre dans la pièce, juste après une intervention de Kavinsky- Record Makers-, les types se saluent, échangent quelques private jokes, ça s’éternise)
P : Concentrez-vous les mecs ! On n’est pas en interview pour Groove ou Radical. Là, c’est sérieux. Je suis abonné à Trax, et à chaque fois que je lis le blind test, je me dis : ils sont nuls, moi j’aurais tout trouvé. Or on fait n’importe quoi. Prochain titre, on trouve tous, et on le dit en même temps. Fais péter la bonne tek !
(Je m’exécute) Tous en cœur : Daft Punk et Para One!!!
Para disait le mois dernier dans ses pages qu’il ne manquait qu’un tube international pour fédérer cette nouvelle scène et parler de french touch. Il citait Justice comme le groupe capable de ce tube. Qu’attendez-vous les mecs ?
G : On l’a déjà fait ! (rires)
Pedro, tu t’occupes à la fois des Daft, et d’une partie de leur succession, quel est ton sentiment sur ce qui émerge en ce moment ?
P : Je ressens en 2006 la même dynamique et la même liberté que j’ai ressentie il y a dix ans avec les Daft. Je ne l’ai jamais ressenti entre temps, et je ne parle pas que de mon label, bien sûr. Je penserais la même chose si Ed Banger n’existait pas.
Quelles sont les ambitions d’Ed Banger?
P : Je n’ai aucune envie de racheter Virgin. Bien sûr j’aimerais bien que Rick Rubin signe un track chez nous, par exemple. Mais je n’ai d’autre ambition que celle de m’amuser, et d’amener avec moi dans l’autobus du fun les groupes et le public. Je veux simplement que la colo continue et qu’il n’y ait jamais de rentrée des classes.

Justice "Waters of Nazareth" (Ed Banger rec)
DJ Mehdi "I am somebody" (Ed Banger rec)
Mr Flash "Champions" feat. TTC (Ed Banger rec)

www.edbangerrecords.com
www.myspace.com/edbangerrecords
www.djmehdi.com
www.myspace.com/djmehdi
www.myspace.com/etjusticepourtous

Poni Hoax - article paru en avril 2006 dans Trax (c'était leur toute première interview)

http://static.flickr.com/68/176248718_161fd0118d.jpg
Texte : Violaine Schütz

Poni Hoax
Philo, sexe & rock’n’roll

Nicolas Ker, le chanteur-dandy de Poni Hoax parle comme le lapin d’Alice au Pays des Merveilles, et aime Patrick Juvet. Laurent Bardainne, le compositeur du groupe, adore, quant à lui, Robert Palmer. Faut-il pardonner leur mauvais goût ? Oui, parce que le premier album éponyme du quintet français, déjà plébiscité par Optimo et Morpheus en mix, est ce qui se fait de mieux aujourd’hui en électro pop post-punk hantée et lumineuse.

Il faut imaginer le tordant de la scène. Un dimanche ensoleillé, 19h30, dans un des derniers bistrots de Montmartre ayant résisté à l’invasion d’Amélie Poulain, pendant que des petits vieux jouent au billard, Nicolas, chanteur de Poni Hoax, trois bières dans le gosier, se lève au son des premiers accords d’«I Love America», met ses boots sur la table, enfourche des lunettes noires tout droit sorties de Délivrance, le film, et se met à hurler du Patrick Juvet. Ca, c’est juste avant de nous avoir livré sa théorie liant l'inertie du chaos à l'alcoolisme et d'embrayer sur Wittgenstein, comme symbole de l’échec.
Ce n’est pas tous les jours qu’une interview vire en débandade philosophico-potache, et il est bon de le noter. Car, ici, la pose n’est pas empruntée, elle n’est que l’expression d’une musique surprenante, décrite (un peu vite) par Feist dans le New York Times comme du «dark disco». Encore faut-il ajouter que ce punk bacchanal qui doit autant à Joy Division que Jacno, n’est jamais facile, ni trop référencé, mais d’une ambition musicale folle.
« Les musiciens d’aujourd’hui, explique Laurent, manquent d’ambition. Quand tu lis une interview de Franz Ferdinand, qu’on adore au demeurant, ils disent qu’ils savent que ça ne va pas durer, qu’il faut faire des singles. Je trouve cette lucidité, cette volonté de coller aux besoins du marché, flippante. » Nicolas poursuit : « Dans les 60’s, il n’y avait que des bons disques qui sortaient en même temps (les Doors, le Velvet, les Beatles) et c’était normal. Depuis deux décennies, dès qu’il y a un disque un minimum ambitieux comme Ok Computer ou Mezzanine, tout le monde crie au miracle. Pour moi, une des raisons de cette décadence, c’est que depuis les 80’s, et l’avènement du SIDA, il y a eu une désexualisation de la musique. Nous, on veut resexualiser le rock (d’où la fille nue sur la pochette de leur disque, ndr). Marre de ces mecs pas sex comme Interpol et de ces crevettes asexuées de chez Hedi Slimane ! »
Des propos ambitieux, mais Poni Hoax ont les moyens d’être exigeants. Des paroles philosophico-sexuelles originales d’abord, puis des mélodies hallucinantes empruntant à tous les genres. « On veut faire des disques intemporels. Nous venons du free jazz, du surf, et apprécions des choses aussi diverses que la no-wave, le classique, les Violent Femmes, les Stooges, Robert Palmer. « Johnny and Mary », quelle chanson ! »
Toujours à la lisière du mauvais goût, Poni Hoax font de la musique de backroom, mais rêvent de villa lumineuse et de clips avec Mariah Carey, dans lesquels ils laveraient (torse-nus) sa bagnole. «Mariah est géniale. Mais ma référence ultime c’est Céline Dion. Une femme qui s’habille en pharaon lors de son mariage avec René à Las Vegas, et décore sa maison de manière kitsch, moi, ça m’influence. Tout comme Paris Hilton. Elle me fascine. C’est la représentation parfaite de l’Occident. D’un côté, tu as Ben Laden, de l’autre Paris. Je suis en train d’écrire un livre portant son nom, qui traite de Dieu.» On sourit aux propos alcoolisés de Nicolas, en pensant que c’est rare que la musique soit aussi bonne que la descente, et que, pourtant, c’est le cas !



Poni Hoax (Tigersushi)
www.ponihoax.com

Interview de Gülcher - mai 2006

Gülcher

Certes, les quatre membres de Gülcher ne payent pas de mine. Pas de coupe de cheveux étudiée à la Strokes, pas de jean slim qui moule les burnes, pas de boots pointues trainées dans la coke, juste quatre gars (trente de moyenne d’âge), un Anglais et trois Parisiens, avec qui vous auriez pu prendre, sans vous en rendre compte, un demi dans un pub. Sauf, qu’une fois sur scène, l’évidence s’impose : souplesse mélodique, raffinement des chœurs, énergie punk, chant en anglais tête à claques et maniéré façon Morrissey, le quatuor semble avoir fait ses classes chez les grands : Roxy Music, Orange Juice, Gang Of Four, Wire. Mieux : leurs hymnes de pop complexe, lettrée et dansante les placent en meilleurs concurrents français des excellents étalons p-funk de Warp, Maxïmo Park. Paris tiendrait-il enfin son premier groupe d’art rock ?

R : Quel a été pour chacun de vous le parcours qui vous a amené du statut d’auditeur à celui de musicien ?

Alex (batteur) : Les Pixies ont été le déclic. Doolittle plus exactement.
Laurence (chanteur) : On peut arrêter l’enregistrement de l’interview ? (rires)
Alex (bassiste) : J’ai grandi en écoutant beaucoup de rock indé américain comme Sonic Youth et Pavement. J’ai appris à jouer de la guitare en autodidacte. Je ne suis pas un vrai bassiste, c’est pour ça que j’ai un jeu de basse étrange.
Sandri (guitariste) : pour moi, ça a été, comme pour beaucoup les Beatles, et plus particulièrement la chanson « I’m only sleeping » qui m’ont fait découvrir la musique. Ensuite il y a eu les chansons des Sex Pistols et des groupes plus pointus comme Pere Ubu. Aujourd’hui, j’aime le rock bizarre. En ce qui concerne ma formation, j’ai fait une école de musique à l’âge de 12 ans. Au départ, je voulais jouer de la contrebasse, et finalement il n’y en avait pas dans cette école, alors je me suis rabattu sur la guitare classique. J’ai joué dans plusieurs groupes, dont le duo Deluxe & Faem. On a sorti un album en hommage à Delon-Melville en 2004 sur le label Euro-visions (qui réunissait les très branchés April March, Ariel Wizman et St Etienne, ndr). On a aussi bossé avec Rubin Steiner.
Ronan (batteur) : Moi, j’ai commencé le piano à 7 ans, mais ça n’a pas donné grand-chose. La musique est venue avec Joy Division. Je me suis dit : Si eux peuvent jouer de la guitare, je peux y arriver ici, moi aussi ! La batterie est venue plus tard, un peu par hasard.
Laurence : en Angleterre, je faisais partie des seuls gamins qui écoutaient de l’indie pop à mon école. On filait en douce pour aller voir des concerts de Felt (le dernier à Londres) et de Spacemen 3. C’était juste avant que les jeunes s’intéressent à l’indie pop avec les Stones Roses à la fin des années 80, et au début des 90’s. Mais c’est surtout grâce à la presse musicale anglaise - aussi bien Smash Hits et Number One que le Melody maker et le NME - et au Lipstick Traces de Greil Marcus et à Lester Bangs que j’ai fait mon apprentissage. J’étais obsédé par l’idée de la chanson pop et je lisais tout ce que je pouvais sur le sujet.

R : Comment vous êtes-vous rencontrés ?
L : J’avais écrit des paroles pour un morceau de Deluxe & Faem avec Sandri, qui se situait entre Patrick Juvet et les Sparks. La chanson, « L’unabomber de l’amour » a été refusée, mais on a continué à faire des morceaux, avec plus de Sparks et moins de Patrick Juvet. Et Sandri connaissait déjà les deux autres.
S : On s’est formé en 2003, mais avec un autre batteur. On a changé la batterie quand Ronan, un ami, est revenu d’Angleterre.
R : Je connaissais Sandri depuis 1995, il était même témoin à mon mariage.

R : D’où vient votre drôle de nom ? C’est un mot qui n’existe pas…
L : Quand on a commencé, il y avait tous les groupes de l’après-Strokes, avec des noms en « The ». On voulait éviter de rejoindre le clan. « Gülcher » est en fait un jeu sur le mot « culture », mal prononcé. Après avoir lu Lester Bangs, je me suis intéressé à ses amis rock-critics, et parmi eux, il y avait Richard Meltzer (un des premiers grands journalistes de rock, ndr), qui a écrit l’ouvrage culte The Aesthetics of rock et un autre Gülcher.
Le seul rapport entre notre musique et ce bouquin, c’est que le livre raconte des petites histoires, en prenant pour point de départ des choses assez banales, comme les coupes de cheveux des chanteurs de country ou les packaging des chewing-gum pour les transformer en art. On essaie de faire pareil.
S : Ca peut sembler prétentieux de s’appeler « culture », mais pour se rattraper, on va faire une très belle chanson sur un paquet de chewing-gum.

R : Comment travaillez-vous ensemble ?
S : J’amène une partie de guitare et on construit le morceau à partir de là. Après chacun dit qu’il faut déplacer telle ou telle partie pour la placer après une autre. Parfois certains morceaux prennent très longtemps à écrire. « Providence » par exemple a pris été très longue à mettre en place, parce qu’on la beaucoup remaniée. Nos chansons évoluent sans cesse.
L : Ce qui est horrible c’est de s’ennuyer, notamment sur scène, donc on essaye d’enrichir le plus possible nos morceaux. On se lasse plus vite du binaire et du primaire. Mais pour notre manière de bosser, le processus est très égalitaire : chacun à sn mot à dire.
A : On ne touche pas trop aux paroles quand même ! (rires)
L : Si, si, il y a eu des fois où Sandri a dit non à certaines paroles comme « c’est la loose à Strasbourg ». Il a crié : « non, pas de paroles en français ».
S : C’est vrai ! Et je ne voulais pas non plus de ta chanson sur la scarification…

R : Quels sont vos partis pris musicaux : faire de la pop complexe, du rock réfléchi mais dansant ?
S : Faire ressortir des sentiments qui sont un peu enfouis dans la pop, qui ne semblent pas évidents au départ mais peuvent se révéler populaires au final. Le morceau « The Writers » par exemple dure six minutes, dont certaines sont vraiment tarabiscotées, mais elle est finalement accessible. Enfin, j’espère qu’elle l’est !

R : Avez-vous des influences communes ?
L : Roxy Music, qui sont dans le schéma de chansons qu’on aimerait faire, et tous les groupes dans leur lignée comme les Smiths et les Stranglers.

R : Laurence, peux-tu me parler de tes textes ?
L : Ils ne sont pas forcément autobiographiques. Il y a des jeux avec la narration, des dialogues. L’idée c’est que l’auditeur ne comprenne pas tout à la première écoute, mais seulement des bribes. On essaie de faire des chansons à clé pour que les gens (et nous) ne s’en lassent pas trop vite. J’aimerais m’éloigner de plus en plus des paroles sur moi en train de pleurer quelqu’un, mais c’est difficile d’écrire des petites histoires ne me concernant pas, tout en leur donnant une richesse émotionnelle. Bref, j’y travaille.

R : Qu’est ce qui vous agace dans les critiques parues dans la presse ?
L : Les comparaisons avec Bloc Party ou les Rakes. On n’a jamais entendu un seul morceau de Bloc Party, alors c’est drôle.
S : On nous compare aussi souvent à Gang of four. Je viens de comprendre il y a quelques jours pourquoi : Il parait qu’ils étaient calmes sur disque, et qu’ils se déchainaient sur scène.
A : Quel est le rapport avec nous ?
S : Ben, l’énergie rock’n’roll destroy sur scène.
A : Non, c’est surtout la basse en fait, qui justifie la comparaison à Gang of Four ! (rires)

R : Sur la pochette de « You girls », on a affaire à un design abstrait à l’esthétique constructiviste et sur celle de « Providence », à une femme allongée sur un lit dans une chambre d’hôtel, vous ne vous montrez jamais ?
L : A la base on avait une autre pochette qu’on avait commandée, et qui ressemblait à un vagin, c’était nul. Alors on a été dépanné par un pote.
S : Le type qui avait réalisé la première pochette a récemment avoué que c’était un cerveau qu’il avait voulu représenter. Rien avoir avec un vagin donc !

R : Ces pochettes témoignent-elles d’une volonté de se mettre en retrait pour signaler que seule la musique compte ?
R : Disons qu’à nous quatre, nous n’avons vraiment d’image. (rires)
L : Blague à part, oui, c’est exactement ça !

R : En même temps, vous essayez de renvoyer une image assez classe (costards, les chemises…), pourquoi ?
S : Parce qu’être sur scène, c’est comme au théâtre. On joue des personnages, le costume donne un côté dandy.
L : Le costume Guerrisol c’est aussi quelque chose d’égalitaire. Enfin, c’est toujours moins cher que de s’habiller chez Hedi Slimane.

R : Vous avez joué dans les mêmes salles (Triptyque, Bar Three à Paris) que les Second Sex, Naast, Brats dont on parle beaucoup en ce moment. Que pensez-vous de la scène rock parisienne des petits jeunes de 15 ans ?
S : Je pense qu’un gamin n’a rien à dire. Un groupe de vieux comme les Stranglers avaient des choses à raconter, du vécu. Ce jeunisme est agaçant. Il ne faut pas trop gâter les groupes, ne pas tout leur donner tout de suite. Il faut une certaine dose de souffrance ou du moins d’attente, pour faire de bons morceaux.
L : Mais ce n’est pas parce qu’ils sont jeunes qu’ils n’ont rien à dire, c’est parce qu’ils sont français ! (rires) Le problème, c’est surtout, que tous ces groupes sont dans la même imagerie, dans les mêmes références rock’n’roll. Ils sont dans un système qui consiste à se jauger et à se faire accepter selon les noms que les autres citent. Ils aiment le punk, mais ils n’utilisent pas ce mouvement comme clé d’accès pour exister de manière plus intelligente. Les gamins disent qu’ils lisent Lester Bangs sur leurs blogs et écoutent ceci et cela parce qu’il faut l’écouter, ils s’habillent en fonction de ce que tel ou tel groupe portait en 1976, mais ils oublient de parler des chansons. Je n’ai jamais entendu un groupe venu me dire : on a telle chanson, elle déchire ! Alors que nous, notre démarche est de penser aux chansons avant tout. Ca revient à ce que tu disais sur les pochettes. On ne veut pas dire : le rock est ceci, ou cela. On essaie juste de faire de l’art. Je vais avoir l’air snob là, mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit. On ne dit pas : « aimez-nous, parce qu’on aime ça » !
A : On essaie surtout de ne rentrer dans aucune case. Or, de nos jours, c'est assez flagrant que beaucoup de groupes jouent la revendication à des tribus: mods, punk, rock'n'roll, post-punk, new-wave, indie... Nous, on s'en branle de tout ça, du moment que ça sonne. La chanson, rien que la chanson et ceux qui ont peur dès qu'on sort des limites d'un genre musical, ne vont pas être déçus !

R : Et le courant art-rock qui vient d’Angleterre avec ces groupes qui sortent des beaux-arts comme Maxïmo Park, ce n’est pas une « étiquette » qui vous conviendrait ?
L : Hélas en France, il n’y a jamais eu ce mouvement art-school.
R : En même temps, on n’a jamais fait d’école d’art. On est prof de lettres, journaliste, pharmacien, à côté de la musique. Personne n’a fait d’études d’art.
L : La situation en France pour la musique est assez difficile. Un groupe comme les Smiths n’aurait jamais existé en tant que groupe de pop en France s’il n’y avait pas eu les Inrockuptibles. Si les Smiths avaient été français, ils auraient été (mal) conseillés et se seraient mis à faire du ska festif ou du reggae.

R : Vous avez été remixés par Krikor (DJ parisien connu pour ses remixes de Gainsbourg sur la compilation électro I Love Serge, ndr), êtes-vous intéressés par les musiques électroniques ou d’autres remixes ?
S : Oui, et puis Krikor habite dans ma rue. Non, en fait, dans Gülcher, il y a une influence cachée du krautrock, de Kraftwerk, de Can. On est donc assez ouvert pour être remixé et trituré dans tous les sens.

R : Quel a été votre meilleur souvenir de concert ?
A : Récemment à l’Ultrason de Cherbourg, le public pogotait et dansait vraiment. Il y avait un dialogue entre ces jeunes et nous. C’était génial !
L : Après notre concert au 9 Billards, ou on n’on n’avait pas la basse, donc notre set était assez punk, et l’écrivain Chloé Delaume (cf Redux numéro…) est venue nous voir après pour nous dire que ça lui avait fait penser à un concert des Happy Mondays au Bataclan début 90. J’étais fou de joie ! (Chloé Delaume mentionne d’ailleurs ce concert de Gülcher dans son roman, Certainement pas, Editions Verticales, 2004, ndr)
S : Pour moi, c’était un concert assez désastreux au Glazart devant 300 personnes dépitées, où on avait beaucoup trop bu. Et un homme d’une cinquantaine d’années est venu nous voir après le set en nous disant : « n’arrêtez pas la musique car vous êtes vraiment géniaux en live ! »
L : On avait des bouteilles sur scène qu’on refilait au public. Musicalement, c’était un vrai désastre ! Après ce concert on a d’ailleurs décidé d’arrêter de boire. Avant et pendant les concerts (on continue à boire après). Depuis, on s’est nettement amélioré !

Ep dans les bacs : “You girls” (Future Now/Coming Soon)
Album à venir : After Nature (Future Now/Coming Soon)

www.gulcher75.com

Elysian Fields - article publié dans Redux en septembre 2005

http://www.3ctour.com/assets/images/artistes/elysianfields.jpg
Elysian Fields

Le quatrième album des américains Elysian Fields est sans doute leur plus beau disque à ce jour. D’un expressionnisme noir, il semble en même temps traversé par une douceur lumineuse, apaisée, reflétant une belle alchimie entre ses deux créateurs, Oren Bloedow et Jennifer Charles, en apparence sur la même longueur d’onde sensuelle. Pourtant, ils viennent de rompre (après dix de relation fusionnelle). Et en interview, la tension est palpable. Dans un hôtel moyenâgeux de Bastille, le couple donnait toutes ses interviews séparément, sauf la notre, qui était la dernière entrevue de la journée. Sans jamais faire preuve de légèreté ni d’humour, le couple répondra à nous questions avec une rigueur pesante, qui se révèlera, sur le long cours, passionnante et attachante. Comme leur musique…Difficile d’accès au premier abord, et au final…indispensable.

Sur la couverture du nouvel album d’Elysian Fields, un vieil homme seul, accoudé à une table, un verre d’alcool à ses côtés comme seule compagnie, fume le cigare. Il semble avoir connu de jours meilleurs et sa fin semble proche. Cette image, qui pourrait être anodine, donne, à elle seule, une idée de l’univers d’Oren et Jennifer. Bum Raps & love taps est un disque mélancolique, qui parle de la vie en général, de désir, d’amour, de passion et de rêves, mais surtout de mort et de solitude. Oren, sombre et impénétrable, avec son chapeau vissé sur la tête et son regard perçant, consent à se nous donner quelques explications à propos de cette mystérieuse et noire, pochette : « En fait, ce vieil homme pourrait être la grand-mère de Jennifer, Deedee. Quand celle-ci de Jennifer est morte, on a écrit la chanson-titre de l’album, Bums, raps and love tapes pour elle. Mais personne autour de nous ne savait ce que ces mots signifiaient. Bums raps c’est « la mauvaise réputation ». Et love taps veut dire « une baffe ». Ce titre fait référence à la vie assez agitée de la grand-mère de Jennifer, qui a eu quatre maris et beaucoup d’histoires en tout genre. Elle voulait écrire sa biographie et lui donner ce titre, mais l’état de son cerveau était si mauvais, qu’elle n’en fut pas capable. Deedee avait 80 ans quand elle est morte, isolée, seule, nous avons écrit cette chanson pour rétablir une partie de sa mémoire. Elle avait la maladie d’Alzheimer, et ne se souvenait que d’un seul vieux standard des années 20, dont nous avons inclus quelques éléments mélodiques dans notre album. C’était notre manière de dire : « Nous comprenons ce que c’est d’être vieux, Ce que sait que d’être isolé, aliéné, inutile, décalé, oublié… », de montrer l’empathie que nous ressentions pour elle. Le vieil homme sur la pochette pourrait être la grand-mère de Jennifer mais aussi chacun de nous. Car nous nous sentons tous vieux à un moment ou à un autre de notre vie. »
Depuis leurs débuts, il y a dix ans, les Elysian Fields, portés aux nues par les regrettés Joey Ramone et Jeff Buckley, n’ont cessé de creuser, par leur musique et leurs paroles complexes, les sentiments les plus difficiles et les plus sombres de la nature humaine. D’où la difficulté d’accès pour certains auditeurs frileux, à entrer dans leur univers peu accueillant, et leur étiquette de groupe neurasthénique pour indie rockeux sous prozac. « Mais Elysian Fields a quand même fait des chansons pour faire la fête, affirme Oren. On aime s’amuser même si nos goûts nous portent plutôt vers des choses tristes. » Jennifer acquiesce et ajoute : « Par exemple, j’adore danser ». Mais le groupe ne nie pas la difficulté d’accès de leur musique : « Une chanson comme « Duel with Cudgels », est très exigeante avec l'auditeur, c’est une sorte de chinoiserie, complexe, qui représente notre duel avec l'industrie musicale (on a été un temps sur une major), et notre volonté de nous tenir loin des considérations mercantiles. »
Sans concession commerciale, ni compromission, Elysian Fields explore donc ses propres obsessions et expérimentations, ne prenant pas en compte les conventions du milieu rock auquel ils appartiennent.
A ce titre, Jennifer Charles compare l’album à « une fleur ou une femme. Les premières chansons, c'est l'aspect extérieur, difficile, froid peut-être, complexe, et puis quand on commence à réécouter l’album et ce, jusqu’au bout, on finit par s’y attacher, à mieux la connaissant connaître. De même, il faut entrer dans notre musique pour la comprendre. »
Ni vraiment folk, ni blues, ni jazz, ni pop, ni classique, la musique d’Elysian Fields ne se laisse pas facilement apprivoiser. Il faut suivre le fil rouge des feulements sensuels de Jennifer pour pénétrer dans cette forêt vierge faite de sons disparates, de guitares distordues, de claviers psychédéliques... Mais l’effort de compréhension vaut amplement la chandelle.

Violaine Schütz

www.elysianmusic.com

Interview clubbing de Romain Duris - publié dans Trax en mars 2005

Texte : Violaine Schütz

ROMAIN DURIS
Le péril club

Peu d'acteurs cristallisent leur génération, mais Romain Duris, en l’espace de quelques films a su s’imposer comme un symbole du jeune homme branché et déjanté… peut être parce qu’il n’a pas renoncé à faire la fête.

Romain Duris aurait pu se cantonner aux rôles d’ado rebelle (on l’a découvert dans Le Péril Jeune de Klapich, où il mourait d’une overdose) mais il a très vite étendu son registre, jusqu’à incarner Arsène Lupin. A l’affiche du nouveau film de Jacques Audiard, De battre mon cœur s'est arrêté (à la BO épatante) il nous accorde, ravi, une interview clubbing, avouant même qu’il lui arrive de prendre les platines, de temps à autre.

Ton premier souvenir de soirée ?
La boîte de sports d’hiver des Contamines Montjoie à 13 ans, quand on suit le grand frère et qu’on boit trop de vodka. C’était grand. Je crois qu’on tend à retrouver l’esprit de ces boîtes de nuit avec la boule à facette au plafond dans les capitales. Il y a des endroits très branchés à Paris qui me rappellent les boîtes de ski. En général c’est bon signe. Ca signifie que je m’y sens bien.

Ton meilleur souvenir ?
Dernièrement on était à Berlin avec Jacques (Audiard), et on a dansé en haut d’une tour qui s’appelle le Fünf à Alexanderstrasse. Des DJ’s super puissants envoyaient du super son. (Les DJ’s sont meilleurs à Berlin qu’à Paris.) C’était au 12ème étage, on voyait, des baies vitrées, des petites voitures sur des routes immenses et enneigées rappelant celles de la Roumanie ou de la Russie.

Où sors-tu?
Au Baron, au 9 Billards, au Nouveau Casino, mais l’ambiance ne dépend pas du lieu. En général je n’aime pas prévoir le lieu à l’avance. Ce qui est bien, c’est quand on va dîner au restau avec des potes, qu’on se dit : « Allez on bouge », et qu’on se retrouve quelque part par hasard. C’est notre état et pas le lieu qui fait la fête.

La meilleure musique pour faire la fête?
Un mélange de techno et de funk, avec de grosses basses. Là je viens de voir Ray, le film sur Ray Charles, et même si c’est populaire, le son groove, le gospel décalé par Ray donne envie de danser. Le funk est la musique la plus festive, la plus efficace.

La musique que tu écoutes en travaillant ?
Le vieux hip-hop (Public Enemy, Jungle Brothers, Tribe Called Quest) car il a un côté « marche » qui m’aide à travailler : il avance ! Gangstarr, DJ premier, balance des samples, l’air de rien, et on peut se concentrer sur autre chose. Puis le riff nous prend, et nous sort du boulot. Le début est discret, et puis d’un coup on se dit : « Mais putain, ce que j’écoute depuis tout à l’heure, c’est incroyable ». Il y a une puissance rentrée dans le hip-hop.

Le dernier album qui t’ait séduit ?
Le Mos Def. Sinon, je ne me souviens pas des noms. J’ai des périodes où je passe mon temps à aller dans tous les disquaires de mon quartier, écouter des tas de maxis sur place, dont je ne retiens pas les noms. Dès qu’il y a une bonne basse, j’achète.

Ta boisson favorite ?
Le vin rouge et la Vodka (pas ensemble).

Ton truc contre la gueule de bois ?
Qu’on me foute la paix.

Les DJ’s que tu apprécies ?
Philippe Zdar, Boombass, 2 Many DJ’s, Thomas Bangalter, Cut Chemist, DJ Shadow. J’adore la façon dont Shadow utilise les samples, récupère des vieux funk. Ses deux DVD’s sont impressionnants.

Ce qui transforme une fête en évènement inoubliable ?
Ce qui émane des gens. C’est ce qui explique qu’en Allemagne ou en Espagne, on s’éclate plus. Qu’est ce qu’on se regarde à Paris ! C’est fou !

New Order - Rappel à l'ordre - Article publié dans Trax – numéro d’Avril 2005

Texte : Violaine Schütz

New Order
Rappel à l’ordre

Alors que Tony Wilson tente de faire renaître le label Factory pour la quatrième fois (l’espoir fait vivre), que de plus en plus de groupe les citent comme influence (Les Chemical, Franz Ferdinand, Killers), New Order viennent rappeler avec Waiting for the Sirens’ Call, qu’ils sont bien les rois (depuis 28 ans), de la fusion disco-rock. Rencontre avec les inventeurs de la techno.

Derrière un physique de hools alcoolos, se cache un mythe. New Order, un nom qui n’a absolument rien d’un hasard, puisque ces fab four mancuniens ont réellement changé l’ordre des choses. Tous ceux qui ont échangé leurs guitares contre des platines, doivent quelque chose à ce groupe, qui a failli ne jamais voir le jour.
En 1980, Ian Curtis, chanteur de Joy Division et symbole de toute une génération de corbeaux à venir, se pend. Au lieu de se lamenter sur leurs sorts, les survivants de la division de la joie : Bernard Summer, Peter Hook, Stephen Morris et la nouvelle recrue Gillian Gilbert, font leur deuil en musique. New Order est né. Les premières chansons de NO (Movement, 1981) sont dans la lignée sombre de Joy.
Pour sortir des ténèbres, NO expérimente. Barney raconte : « A l’époque, on était tellement déprimés qu¹on faisait n’importe quoi. On avait du matos qui ne valait rien, et on essayait des trucs nouveaux avec le peu de matériel que nous avions fabriqué ». C’est d’heureux hasards qu’est né le son de New Order qui deviendra leur marque de fabrique. Basse idiosyncrasique, guitares catchy, voix paresseuse, et claviers si novateurs, qu’ils seront ensuite copiés jusqu’à la moelle. Un son qui culminera sur Power Corruption And Lies, et le fameux single « Blue Monday » (1983), monument de la fusion entre cold-wave et disco, à la fois morose (l'ombre de Ian plane) et dansant (NO est né, la house avec). Plus de 20 ans après, Barney ne se lasse pas de raconter «Blue Monday». « L'intro a été trouvée par hasard à partir d¹un faux contact de la boîte à rythme qu¹on a trouvé marrant et qu¹on a gardé... » Cette « erreur » qui est le maxi le plus vendu au monde (3 millions d'exemplaires) deviendra le son de l’Angleterre prolétaire et défoncée, qui ira danser sur New Order en club...pour survivre. Parmi ces clubs, la mythique Hacienda (fondée par NO et Tony Wilson, le patron du label Factory), à Manchester, rebaptisée Madchester, à cause de la folie des dancefloors, de l'ecsta et du foot.
L'aspect électronique de NO sera de plus en plus présent, avec des maxis comme « Confusion » (peut être le meilleur morceau électro anglais réalisé avec Arthur Baker). NO furent aussi les premiers à utiliser l’art du remix, dressant ainsi un pont décisif entre Manchester et Detroit. Le sommet de cette union reste Technique (1989), album techno pop, mélancolique et festif en même temps, que tout lecteur de Trax digne de ce nom devrait posséder dans sa discothèque. Après une telle réussite, difficile de faire mieux. Les ennuis commencent pour NO, avec l’Hacienda (des soucis de drogue) et leur label Factory, qui ne leur versera jamais l’argent qu’ils ont gagné « Tony Wilson n’était pas un connard, juste un mauvais gestionnaire. On n’a jamais su combien d¹argent on devait avoir dans l’affaire ».
Après avoir traversé les modes, alliant toujours l’euphorie à la mélancolie (le sublime Low-Life, 1985), NO fait aujourd’hui office de symbole. « Nous sommes des survivants » plaisante Stephen Morris. Des survivants, et des héros pour ceux qui ont toujours refusé de choisir leur camp, entre indie et dance.

Waiting for the Sirens’ Call (Warner)

Luzing My Edge - Article paru en avril 2005 dans Trax

Texte : Violaine Schütz

LUZ
Luzing my Edge

A la fois dessinateur (dans Charlie hebdo, Magic…) et DJ selector (au Pulp, Queen, Nouveau Casino) Luz semble avoir le profil parfait du clubber invétéré. Ajoutez à son CV des flyers pour le Rex (célèbre boîte parisienne) et un fanzine Claudiquant sur le dancefloor, qui sort aujourd’hui en livre, vous admettrez alors que Renald Luzier était bien le client prédestiné pour un blind pointu. Vérification de l’hypothèse chez lui, où il nous reçoit avec chaleur, toutes moustaches et t-shirt Liquid Liquid dehors.


Vitalic
« My friend dario »
Extrait de l’album Ok Cowboy
Le jour où Vitalic a arrêté de joué du trubcka (instrument traditionnel ukrainien), a été un grand jour pour l’électro. Depuis, La Rock 01 a fait le tour des dancefloors mondiaux et son album risque d’être l’un des évènements majeurs de 2005…
C’est la première fois que j’ai une interro en musique, mon Dieu, qu’est ce que c’est que ça ? C’est bizarre. Ca ressemble à du sous Daft Punk. Ca doit être un piège, un truc à la con! Cerrone ? A non, Vitalic ? Je ne me souvenais pas que c’était aussi cheap. J’ai déjà dansé sur ses maxis comme un fou tout seul à la maison.
@ Tu étais torse-poil sur Vitalic à Atraxion, au premier rang ? Tu es souvent dans cet état ? Comment fais-tu alors pour dessiner ?
L : (fou rire) J’ai un peu tendance à me perdre en club, quand tout est beau.
Ca m’arrive souvent de finir torse-poil et carnets en l’air. A Atraxion, j’ai fait plein de dessins, mais ils sont incompréhensibles. On ne reconnaît absolument plus rien. C’est rigolo parce que quand on regarde mes dessins et que le trait est lisse, clair, bien vu, c’est que je n’ai ni bu, ni pris de drogue, ou alors que le concert était très chiant. Si le lecteur ne comprend absolument rien au dessin, c’est que le concert était bien. (Il me montre les fameux dessins, The hacker est reconnaissable, Vitalic se résume à deux traits de crayon, les derniers dessins ressemblent à de l’art primitif)
@ Tu devrais faire un livre avec tous les dessins de fin de soirée.
L : Mais là ce serait un bouquin d’art contemporain.
@ David Carretta ressemble à Mesrine sur ce dessin.
L : On m’a déjà pris pour Carretta, à cause de la moustache et des cheveux longs.
@ Le titre de ton fanzine Claudiquant sur le dancefloor, c’est parce que tu t’es souvent blessé sur le dancefloor?
L : C’est exactement ça. (rires) Je me fais mal tout le temps et après je reviens avec des bleus. Pourtant j’évite les pogos. Je me casse la gueule tout seul. Quand je dessine, je me blesse parfois. Au concert des Stooges au Bol d’or, il y avait des bikers énormes qui me fonçaient dessus et moi j’étais là, avec ma petite gueule de poppeux, totalement écrabouillé.
La première fois que je me suis blessé, c’était aux Transmusicales 2002, pendant un concert de Radio 4. Je dansais comme un fou, et en descendant les escaliers, et je me suis pété la cheville. Je me suis aussi pété le genou deux fois. Ce qui est pénible dans ces cas là, c’est que je perds mon carnet, des gens s’occupent de moi, et du coup je rate le concert. Donc maintenant, je fais attention.

Lcd soundsystem
“Daft Punk is playing at my house”
Extrait de l’album Lcd soundsystem
Ce nouveau single confirme tout le bien qu’on pense du gars Murphy et prouve que le disco-punk a encore de beaux jours devant lui !
L : (en transe) Lcd!!! Je les ai découvert en même temps que j’ai découvert l’envie de danser comme un taré. Je suis un jeune clubber. Pendant des années, j’écoutais du punk, ou de la musique introvertie. Je regardais mes chaussures, m’habillais en marron et restais entre mecs.
J’étais à bloc sur The Fall, et là j’entends chez un disquaire « Losing My Edge », avec sa voix de canard à la Mark E Smith (le chanteur de The Fall, ndr), qui ne chante pas dans le ton, qui est à la fois juste, et pas juste. Ca a été un révélateur : je me suis retrouvé petit à petit à sortir en club. Murphy raconte toujours qu’il a ce vieux passé punk, puis qu’il a pris un ecsta dans une soirée, et que là : « Boum ». Moi c’est pareil. J’étais totalement passé à côté des débuts de la techno, de S-Express, et tout ça. Puis j’ai pris un ecsta, et j’ai arrêté d’écouter des trucs déprimants.

Daft Punk
« Robot rock »
Extrait de l’album Human After All
Il n’a fallu que six semaines aux rois de la French Touch pour enregistrer les titres de leur nouvel album, attendu comme le messie. Ca s’entend !
L : Daft punk! Quelle merde! C’est ignoble. J’ai l’impression horrible qu’Europe est en train de jouer dans une pizzeria. Ah le retour du métal !
@ As-tu été sensible à la french touch, et à Daft Punk?
L : Non, je suis totalement passé à côté. Mais moi je suis toujours passé à côté des trucs. J’écoutais la musique des années 70 en 80. Heureusement avec le revival années 80, j’avais l’air moins con. (Il a l’air perturbé) Ce morceau n’a pas même pas la tendresse d’un film de cul. C’est odieux ! Arrête ça !

Rubin Steiner
„Universe“
Extrait de l’album Drum Major!
Le trublion Tourangeau récemment blind-testé vient de sortir un troisième album jouissif qui défie les modes et les étiquettes. Thoré-La-Rochette serait-elle la prochaine Big Apple ?
L : Rubin Steiner !
@ Tu as participé au projet Oumoupo avec lui, puis tu as écrit sa bio ?
L : On s’est vu, et ça a accroché, au-delà du fait qu’on est tourangeau (Il y a des Tourangeau aux Inrocks, et ce n’est pas pour ça qu’on n’est potes). J’ai toujours aimé le côté ludique de Rubin dans ces disques. Quand on s’est rencontré, il avait une bonne bouille, on avait des potes communs, on a bouffé de la chipolette à Thoré-la-Rochette. Et surtout on a découvert que j’ai été son prof de dessin. J’étais remplaçant d’un prof dans un foyer pour jeunes à la con pendant quatre mois. J’avais 16 ans et Rubin 14. Je donnais des gommes et des crayons à des nerds et des punks, en leur disant : démerdez-vous ! A l’époque Rubin avait une crête et préférait faire du skate, ce petit branleur. J’ai découvert l’histoire en rencontrant Rubin, qui m’a demandé si je n’avais pas été au foyer Courteline, si je n’avais pas un prénom à la con (Renald). Je ne lui ai jamais appris le dessin. La preuve, il s’est tourné vers la musique!

Hood
“The lost you”
Extrait de Outside Closer
Le chaînon manquant entre Sonic Youth et Autechre. Hood is good !
L : Hot chip ? C’est intriguant, cette rengaine, avec ce petit côté électro derrière.
Philippe Val ? (Il s’énerve.) Je connais, je passe pour un con là ?
@ Il y a un sample de quelqu’un que tu aimes bien dessus, Robert Wyatt.
L : Waaah ! Soft Machine me console beaucoup en ce moment. Avec l’histoire des Inrocks (Luz, dessinateur aux Inrocks depuis plus de huit ans, a décidé de quitter le navire suite à une tentative de censure la semaine dernière de la part de l'équipe dirigeante, ndr), je me suis mis à écouter des Wyatt, comme un bon copain qui te prend la main, et te dit, allez, viens, on va aller voir des nounours, tout va bien.
@ C’est Hood.
L : Là je suis nul. En fait, je me suis toujours dit que Hood c’était bien, et que j’avais déjà écouté. Je me suis auto persuadé que je connaissais Hood, mais je ne les ai jamais écouté. Si ces mecs font des samples de Robert Wyatt, je vais les acheter tout de suite.

The Bravery
“Unconditional”
Extrait de The Bravery
Ce groupe DIY new-yorkais est la dernière sensation rock en date lancée par le NME et MTV. Vous en avez marre ? Luz aussi !
L : Oui, oui, plus fort. J’ai un trou. Je le passe en soirée en plus. Bloc Party ? Kasabian ? Cure ?
@ The Bravery.
L : Ah oui ! C’est pompier, mais moi j’adore ça. Comme Kasabian. Ce sont des gros cons lookés comme des merdes. Puis tu écoutes, et en fait, c’est pas mal. (Il réfléchit en écoutant ce qui passe) The Bravery c’est un épouvantable en fait. Je crois que je l’ai mis dans les espoirs de l’année 2005 dans Magic, pauvres lecteurs, je vais faire un mea-culpa dans le prochain numéro. Il faudrait laisser la place aux critiques de dire qu’ils se sont trompés.
@ Que penses-tu du « retour » du rock?
L : Pour moi, en fait le rock renferme beaucoup de choses. The Bravery est rock, tout comme Adriano Celentano est rock. (Il insiste pour me faire écouter un 45 t rock d’Adriano Celentano, mais ne le trouve pas (ouf !) dans sa pile de disques, d’où dépassent quelques samplers Trax). Tu trouves du rock dans le hip-hop, dans la dance…Ca ne veut plus rien dire. Ce qui doit être bien c’est que les ados ne doivent plus s’engueuler à propos d’histoires de clans, ça existe toujours les clans ?
@ Dans mon lycée il y avait ceux qui étaient rock, pas très populaires, ceux qui se la jouaient kékés en écoutant du R&B. Et c’était la guerre…
L : Et après en fac, il y a ceux qui écoutent du rock indé, et ceux qui écoutent Bénabar. C’est horrible quand tu vas chez des gens, qui ont des platines et des disques, que tu as envie de passer un peu de son, et qu’ils n’ont que des Bénabar, des SanSévérino…
@ Quand tu mixe, quelle est ta playlist ? Les morceaux qui marchent à tous
les coups ?
L : Tiga enchaîné avec New Order, sur la compilation Channel 2 d’Output. (Il chante) Après tu fais semblant de toucher les boutons, et les gens croient que ce sont tes propres enchaînements. J’ai beaucoup fait avec le DJ-Kicks d’Erland Oye. Grâce à lui, les gens levaient les bras.
@ Tu es en train de révéler tous tes secrets.
L : On s’en fout, tout le monde sait que les DJ’s sont des escrocs. (rire démoniaque)
@ Les meilleurs endroits ou tu as été sélector ? Au Japon ?
L : J’ai joué dans un bar avec ma copine, une des Djettes des Girls’n’Roses, à Hong-kong. C’était le seul bar de toute la ville où ils passent de l’électro, le reste des bars passent de la house pouet pouet. Je passais des morceaux rock, du martial un peu binaire, ma copine des trucs groovy. On n’a réussi à faire danser personne. La deuxième fois, on s’est fait viré parce qu’on n’a pas passé de house (rires). En même temps, ça fait bien sur le CV quand tu écris que tu as mixé au Japon.

Asian Dub Foundation
« Tank »
Extrait de l’album Tank
Le plus engagé des groupes anglais. ADF et Luz : même combat ?
L : Monte le son pour faire chier le voisin du dessus. Il est violoniste.
Les Chemical ? Cornershop ? C’est génial ça ! Non en fait c’est bien atroce.
@ C’est un groupe très engagé politiquement.
Asian Dub?
@ Si.
L : Mais c’est bien là. La voix du mec est mieux, moins cockney que les précédents albums.
@ Tu écris dans Charlie Hebdo, est ce que tu penses que la musique et la politique font bon ménage ?
L : Non. Quand j’écoute les disques que je reçois à Charlie, ce sont des groupes engagés où les textes seulement sont travaillés. Ils oublient que la musique aussi doit être intéressante.
Il n’y a pas besoin de textes pour qu’une musique soit politique. Lcd Soundsystem sont politiques parce qu’ils font danser à New York, alors que c’est interdit. C’est déjà de l’action. Une musique qui te lave complètement, te laissant réfléchir à autre chose est politique. Il n’y a pas besoin de faire des rédactions de 3ème pour dire que Sarkozy est méchant.
@ Comment es-tu passé de la politique à la musique ?
L : C’était au moment où j’ai recommencé à faire des fanzines, et à les distribuer dans des manifs, après les élections du 21 Avril, Le Pen, etc…C’étaient surtout des fanzines « contre » quelque chose. Et j’ai eu envie, d’exprimer des pensées plus positives. Et la musique est positive.
@ Il y a aussi des musiques qui disent non…
L : Oui, les Dead Kennedy’s savent très bien le faire par exemple, de manière drôle. Le problème de la chanson engagée c’est le côté « donneurs de leçons » très casse couille.

Francoiz Breut
« La boîte de nuit »
Extrait de l’album Une Saison Volée
La discrète française s’est faite découverte grâce aux chansons de Dominique A avant de s’émanciper en solo avec ses chansons mélancoliques.
L : Ca ressemble à du Francoiz Breut qui chante bien.
@ C’est Francoiz qui chante bien.
L : C’est Dominique A qui doit avoir les boules.
Sur ce morceau, elle dit : « ne cherche pas ailleurs, sur je ne sais quel dancefloor, je suis toutes les femmes, sors de la boîte de nuit ».
L : Toutes les filles ! Il ne faut pas abuser non plus, elle va où en boîte ? Dans quelle ville ?
J’ai du rater un chapitre, elle doit s’être métamorphosée en Björk …
@ Est ce que quelques fois tu en as marre du dancefloor ?
Pour l’instant je n’ai pas eu de grosse déception. De toute façon dès le départ, je sais qu’il s’agit d’un milieu artificiel. J’y vais pour faire le con, et aussi un peu d’ethnologie.
@ Dans tes BD tu critiques beaucoup les pass presse, les sweats à capuche, le carré VIP…
Ce qui me fait peur c’est que ces petites obsessions prennent le pas sur la musique. Comme cette manie des badges : plus personne ne veut payer sa place. Je voudrais dire au lecteur de Trax qu’être en backstage n’est pas si mortel ! Ca vaut le coup pour les boissons gratuites, mais comme l’industrie va mal, il va y en avoir de moins en moins. (Il pousse un râle de désespoir). Ca ça va être vraiment dur !

New Order
“Fast synth”
Extrait de Waiting For the Sirens’ Call
Les Fab Four mancuniens font leur comeback avec un nouvel album de « retour aux sources ». Ressortez les baggys et le sifflet fluo !
L : Waouh, Give it up (il lève les bras). Pet Shop Boys? New Order? J’imagine très bien Basterra (le rédacteur en chef du magazine Magic) se secouer la gomina dessus.
@ Quels ont été tes meilleurs souvenirs en club ?
L : La fois où je me suis fait secouer la bite par une des cheftaines du Pulp, parce que je n’arrivais pas à pisser depuis une demi-heure. Elle m’a dit : « Allez, allez mon petit père, on y va ! ».
@ C’est ton meilleur souvenir de soirée ?
L : Ah non ! J’ai un souvenir énorme d’une soirée en Hongrie, au Cinetrip, dans les bains chauds. Il y avait trois pistes de danse avec des DJ’s drum’n’bass partout, et des piscines couvertes. Dans le bain chaud lounge, une danseuse du ventre, genre Natasha Atlas, s’agitait avec un sabre sur la tête et le sabre ne bougeait pas. C’était incroyable ! Dans le genre énorme, il y a eu la soirée Trax au Queen avec les Chemical Brothers, où j’ai fait Jésus, en grimpant sur des filets et assommé trois personnes en descendant. C’est là que j’ai rencontré ma chérie.
@ C’est grâce à Trax que tu as rencontré ta copine ?
L : (rires) Oui, vous serez témoins à mon mariage ?


Claudiquant Sur Le Dancefloor (Hoëbeke)
Sortie : le 15/04/2005

Interpol sur écoute (Publié dans le numéro de décembre 2002 des Inrockuptibles)

texte : Violaine Schütz

Interpol sur écoute


Saint Malo 2001 & 2002 : le rêve était trop beau. Interpol, quatuor new-yorkais inconnu débarque alors qu’on ne connaît presque rien d’eux, sauf quelques ep’s restés confidentiels, une black session. Mais aucun album à l'horizon…Et c’est là le choc.Pour un fan des cold eighties, qui ne jure qu’on n’a rien fait de mieux en pop depuis les premiers singles de The Wake sur Factory, et que Tuxedomoon est le meilleur groupe goth du monde, Interpol est un miracle. Il projette 20 ans en arrière ceux qui ont vécu la fièvre « Madchester » et la font revivre à ceux qui étaient encore trop jeunes pour ça (les malheureux )…Que ceux qui pleuraient Ian Curtis se consolent avec Paul Banks, chanteur habité au visage d’ange, figure pieuse qui n’est pas sans rappeler celle d’un autre martyr du rock…Kurt Cobain…Dans un éclairage tamisé, minimal, limité au rouge et au noir, où l’on aurait éteint les lumières les plus brillantes, aveuglantes (la simplicité est de mise comme elle l’était chez Factory) la voix envoûtante de Paul fait l’effet magique d’une réincarnation : Ian se serait saisi du corps Kurt pour sauver le rock!
Mais Paul (chaîne de montre et chaussures en croco) n’est pas tout seul, il s’est entouré de trois corbeaux cravatés et classieux. Sam, batteur sombre et électrique, Daniel, petit guitariste punk teigneux fan des clash, et Carlos, playboy existentialiste et poseur (pléonasme ?)complètent le tableau aristo rock.
A eux quatre, ils parviennent à créer tout un revival post punk-no wave, où chacun peut jouer au rock critic, comparant tell riff, ou telle intonation de voix à un groupe plutôt mythique : « Say hello to the angels», c‘est facile : c’est «This charming man » des Smiths… Pour le reste, les meilleurs groupes des 80’s se bousculent au portillon : Joy division, Cure, Bauhaus, Echo and the Bunnymen, The Chameleons, Psychedelic Furs…La nostalgie nous envahit…celle des années où l’Hacienda avait pour concept de nous faire danser, non seulement sur de la house, mais aussi sur un rock raffiné, exigeant, et efficace…
Interpol à eux seuls cristallisent tout Factory et toute la new wave. Leur musique est à la fois simple et complexe, homogène et dense, riche d’idées (au moins 3 par morceau), parsemée de riffs incisifs. Classe, orgueilleuse, sombre mais jamais morbide, comme toujours tournée vers la lumière, comme un soleil noir, magnifique…
Alors après tout, n’est-il pas vrai qu’en musique comme ailleurs : rien ne se crée, tout se recycle. On préfère encore qu’Interpol nous ramène vingt ans en arrière du coté de Manchester, plutôt que la Star Academy nous fasses revisiter Blondie, et Castaldi avec l’affligeant «absolument 80» les morceaux d’ «Image » ou autres qui ont été produits pendant que des groupes inspirés (mais méconnus) comme Stockholm Monsters intitulaient leurs morceaux «How corrupt is rough trade?»…
Mais ne s’agit-il justement pas aussi de corruption avec Interpol ? Après tout, nous pouvons nous permettre de poser la question avec un groupe qui a pour nom celui d’une agence traquant des criminels… Interpol n’est-il pas qu’un petit groupe moyen plein de coke et de filles, qui à la vue de leur dernier concert au Trabendo, fatigué, de pale figure, plagie leurs groupes préférés ?
La réponse, si l’on en croit les membres du groupe serait non. Leurs références musicales seraient plus les Red Hot Chili Peppers et Nirvana que Joy Division, si tant est que références il y ait.
«Nous n’avons absolument pas d’influences, affirme Carlos». Venant d’un bassiste tiré à quatre épingles, plus arrogant qu’un membre des Strokes, on pourrait penser à de l’ironie, mais après tout peut être pas…
Imaginons un groupe vierge, innocent de tout background indie et arty, enfermé dans sa cave en train de composer, un songwriter dans sa chambre, en train de lutter avec ses démons intérieurs, pour en faire ressortir (car lorsque la musique est honnête, c’est bien de ça qu’il s’agit) quelque chose d’inédit, et qui après avoir mis tout cela en sons, s’entend dire que ça ressemble à du Joy Division…Après tout il vaut mieux sonner comme du Joy division que comme du Duran Duran (quoique)…Et si l’originalité en 2002, ce n’était non pas innover, mais faire de bonnes chansons, de celles qui restent, qu’on a envie d’écouter partout, dans le métro, la rue, le supermarché, qui donnent envie d’en faire à notre tour, et ça Interpol le réussit avec une telle classe qu’elle ne peut être empruntée.

Amy Winehouse - Un bon cru



Amy Winehouse
Un bon cru

(article paru dans Rolling Stone en avril 2007)
texte : Violaine Schütz

Sous ses atours aguicheurs de Barbie gothique aux cheveux crêpés et tatouages de marin, Amy Winehouse, frêle Anglaise de 23 ans rivalise avec les grandes voix de la soul 60’s en réinventant le r’n’b d’antan. Troublant ! Rencontre...

Dépression, alcool, troubles alimentaires…A 23 ans, Amy Winehouse, la chanteuse-songwriter de Camden dont la pop-soul écorchée et suave affole les charts anglais, est une vieille âme qui semble avoir tout vécu. « You know I’m no good » clame-t-elle d’ailleurs sur l’un des entêtants singles tirés de son second album, Back To Black, numéro 1 Outre-Manche et promu à tous les honneurs chez nous.
Ne pas s’étonner donc, avec un tel tempérament, qu’en la rencontrant à Cardiff, capitale morose du Pays De Galle, où elle donne un concert à guichet fermé, Amy se révèle du genre pas facile, ni très causante. Celle qui a pour réputation de congédier la plupart de ses interlocuteurs au bout de dix minutes de réponses laconiques à leurs questions « à la con » fait honneur à sa légende.
Notre tête-à-tête de vingt-cinq minutes avec la jeune diva constituerait même, selon sa maison de disques, un record ; Mais jamais Amy ne s’étendra sur une question, comme si l’exercice promotionnel relevait pour elle du surhumain. D’entrée de jeu, elle ronchonne sur le retard du service de son café, en prévenant : « Ce n’est pas que je n’aime pas les journalistes. C’est simplement que je ne suis pas une bonne cliente. Je ne suis nulle pour les interviews. Je ne sais pas disserter des heures sur un morceau. Moi, je suis juste musicienne, j’écris des chansons et essaie d’être honnête dans mes propos comme dans mes textes, mon job s’arrête là ! Et puis, j’estime en avoir assez révélé dans mes paroles. »
Amy n’a pas tort. Rarement, on aura entendu sous une plume si jeune, des textes si incisifs et intimes, autobiographiques jusqu’au trouble. Ecouter Amy, c’est comme pénétrer le journal intime d’une femme en devenir, racontant avec crudité, tendresse et humour les affres de l’amour torturé et d’une vie brulée par les deux bouts. Entre une Pete Doherty soulful et une Shane McGowan jeune, Amy joue franc-jeu. « Ils ont voulu m’envoyer en cure de désintox, mais j’ai dit non, non, non ». C’est Ainsi que la post-ado effrontée ouvre le bal (pas vraiment pour les débutantes) de son second album avec l’épatant gospel de « Rehab », single en passe de devenir l’hymne de toute une génération biberonnée aux addictions (à l’herbe, à la coke, à myspace) mais refusant de marcher droit.

Pour Amy, « les centres de désintox, c’est bon pour Mariah Carey. » Et son fameux penchant pour la bouteille, elle l’assume sans tituber. « Je ne compte plus les fois où l’abus d’alcool m’a embarrassé, où je me suis blessé avec le micro, où j’ai oublié mes paroles. Ce qui est bien, c’est qu’à chaque fois que je me ridiculise, je ne me rappelle de rien après, c’est le blackout ! Ok, les vidéos sur le net me rappellent ces états là mais je ne les regarde pas (rires). »
Du regard des autres, Amy s’en tamponne, comme de pas de choses en fait. Essayer d’évoquer avec elle ses deux Brit Awards ou sa figuration en haut de la fameuse « cool list » du NME, vous n’obtiendrez d’elle qu’un vague air de mépris. Une nonchalance qu’on retrouve aussi sur scène, où entourée de blacks en costard dignes d’une séquence jazz d’un épisode d’Ally McBeal, Amy traîne sa voix rauque et ses mots crus en regardant à peine le public. « La seule chose qui compte pour moi, c’est la musique. Mes chansons sont une thérapie : Elles arrêtent le temps, me permettent de réfléchir et de transformer le négatif en légèreté. « Back to black » est un retour à un tas d’humeurs noires, mais j’essaie d’en parler avec humour, de me souvenir sans dramatiser. Je ne veux pas me demander comment j’ai pu survivre à ça, mais rire du passé. Je pense que je serais devenue totalement timbrée si je n’avais pas écrit de chansons. Et ça, je le sais depuis qu’à 13 ans, j’ai empoigné la guitare de mon frère pour commencer à composer. »
Enfant de la balle, Amy connaît la chanson. Son père, Mitch, chauffeur de taxi et fan inconditionnel de jazz, lui faisait écouter ses trésors 40’s quand elle était toute petite. Des parents mélomanes qui l’inscrivent à 12 ans dans une école de danse et de chant de Londres nommée Sylvia Young et responsable de catastrophes comme le mauvais pop band formaté S Club 7. Heureusement pour nous, Amy est virée de l’établissement au bout d’un an. A cause d’un piercing et « d’un manque de discipline. De toute façon, je n’ai absolument rien appris là-bas. C’était une école à la con, dans le trip Fame. » Avant ça, Amy montait à 10 ans un groupe de rap juif (!) influencé par les Salt’n’Pepa. « Mes premières héroïnes, je voulais être l’une d’elles. »
Ce n’est que plus tard, à 21 ans, au hasard d’un jukebox, et après avoir sorti un premier album inégal de jazz teinté de hip-hop (Frank en 2003), qu’Amy change d’idoles et trouve sa voix. Ses nouvelles muses, les Shangri La’s et leurs mélodies au romantisme exacerbé offre un écho parfait à la rupture amoureuse (accompagnée d’une sévère dépression) que traverse alors Amy, et qu’exorcise Back to Black. « Les girls groups ont réussi un truc extraordinaire : avoir des chansons pour chaque étape de la relation amoureuse, du coup de foudre à l’envie de mourir que tu ressens après une séparation. Et la simplicité de ces compositions me touche. J’avais envie de retourner à cette forme de pureté et de sincérité un peu extrême ». Une formule gagnante, puisqu’en associant à ces rythmes pop chaloupés millésimés des textes à l’honnêteté poignante et une prod r’n’b actuelle, Amy nous offre sans doute l’album -soul- de l’année. « Back To Black est la chose dont je suis le plus fière car j’ai l’impression d’être arrivée à retranscrire exactement ce qu’il y avait dans ma tête. Enfin, non, la chose dont je suis la plus fière en fait, c’est d’être en vie. »

www.amywinehouse.co.uk

Factory Records - Article publié dans le dossier de presse français du film « 24 Hour Party People »

Texte : Violaine Schütz

Factory
Fabrication d'un mythe

Le punk, la new wave, new order, l'hacienda, Martin Hannet....Factory c'était tout ça, et plus encore. Un vrai mythe, plus encore que la factory d'Andy Warhol...La factory était une usine, mais une usine à rêves où n'officiaient que de bons ouvriers, une usine à tubes, un truc énorme.

En 1977 the clash est le meilleur groupe du monde et la jeunesse révoltée contre le conservatisme ambiant se passionne pour de nouveaux groupes teigneux et enérgiques : comme les Sex Pistols, Magazine et les Buzzcocks. Parmi eux le présentateur tv Tony Wilson.
Celui ci fonde le Factory club, afin d'y faire jouer ses groupes préférés : The Durutti Column, Cabaret Voltaire et Joy Division. Après ce concert il décide d'approfondir l'expérience en fondant un label : Factory. Pour lui, l'esprit de factory est que chacun prenne du plaisir à faire ce qu'il fait, et que les bénéfices soient partagés équitablement entre les groupes et l'entreprise : bon esprit quoi!!!
Cet état d'esprit, accompagnée de la qualité de la musique et du design allaient devenir la marque de fabique de Factory. Tony Wilson sait reconnaitre 2 créateurs de génie : D'abord en la personne du producteur Martin Hannet. Il est le responsable du premier et mythique premier album des Buzzcocks, et a produit en 78, le premier single d'Orchestral Manoeuvre in the Dark : « Electricity », chef d'oeuvre électro-pop indépassable ( bien meilleur que leur tube commercial "enola gay"). La même année, Hannet supervise l'enregistrement du premier album de Joy Division : « Unknown Pleasure ». Rythme de batterie métronomique, voix d'outre tombe et graphisme de Peter Saville. Ce dernier, fasciné par le situationnisme de Guy Debord, est à l'origine de l'esthétique unique, froide et minimaliste de Factory. Car Factory est plus que la fabrique de groupes géniaux, c'était un « concept store » avant l'heure, qui ne vous disait pas seulement quoi écouter, mais aussi comment adhérer à tout un idéal de vie : parmi les numéros fac on trouve en effet des cassettes, des videos, des posters, des badges, des concerts, des T-shirts, des cartes de voeux, et même des sucres d'orge...siglés. Factory a même décidé (avec New Oder) de créer un nouveau club, FAC 51 l' Hacienda à Manchester, qui n'allait pas tarder de devenir Madchester, à cause de la folie de sa nouvelle scène musicale, de l'ecsta et du foot. L'image de fac est reconnaissable au premier abord grâce à la pâte de Peter Saville qui opte la plupart du temps pour des formes géométriques et des couleurs tranchées. Pour la pochette de « Closer » , il crée une atmosphère inquiétante représentant de façon ultra réaliste un tombeau : cette image cristallise à elle seule la cold-wave naissante. Mais 1980, c'est aussi le chant du cygne de Ian Curtis, qui met fin à ses jours.
L'ombre s'accompagnant (presque) toujours de la lumière, et la mort de la renaissance, les trois membres de Joy restants forment "New Order". Celui-ci signe, en 1983, avec Blue Monday, une sorte de fusion entre cold-wave et disco, un morceau à la fois morose (l'ombre de Ian plane encore) et dansant (New order est né, et la house avec). Si Joy Division et New Order restent les figures les plus connues du label, d'autres formations plus discrètes méritent une écoute plus attentive.
The Durutti Column, projet musical du meilleur guitariste au monde : Vini Reilly dont la musique évoque une sorte de " désolation envoûtante, une hypnose triste " préfigurant avec dix ans d'avance tout le courant post-rock et Section 25 auteur en 1984 de From the Hip, album fantomatique et obsédant. The Wake indispensable groupe pop, sorte de New Order underground. Enfin, citons encore parmi les figures marquantes du label Cabaret Voltaire, redécouvert et remixé récemment par toute la scène electroclash, A Certain Ratio, qu'on peut redécouvrir grâce à l'impeccable réédition "early" chez soul jazz (qui réédite aussi les banlieusardes de ESG). Crispy Ambulance et plus tard Stockholm Monsters, Miaow, et l'irrésistible Cath Carroll, qui en quittant Miaow aurait pu avoir un destin à la Björk. Happy Mondays, maître de la fusion rock-house de la fin des années 80, et en partie responsables de la déchéance du label, à cause d'abus illicites divers.

The Rapture - Rave éveillée (article paru en septembre 2006 dans Trax)

http://stereogum.com/img/rapture2006.jpg
Texte : Violaine Schütz

The Rapture
Rave éveillée

The Rapture a réinventé le rêve américain. D’obscur groupuscule noisy, né il y a dix ans dans l’anonymat d’une banlieue de San Diego, il est devenu la sensation post-post-punk que les clubs branchés de la terre entière s’arrachent. Comment ? En tentant l’aventure techno. Une des plus palpitantes de ce siècle…

Evoquant la signature récente du groupe avec une major (Mercury/Universal), Patrice Bardot bouclait ainsi son papier de couv consacré à The Rapture, en 2003 : « Un peu comme à l’armée : si tu as signé, c’est pour en chier. The Rapture va-t-il se venger en ne parlant plus aux journalistes ? James Murphy va-t-il s’acheter un loft rue du Faubourg St-Honoré avec l’avance de Mercury ? Nolwenn Leroy sera-t-elle remixée par ses compagnons de label ? » Pas de panique, rien de tout ceci n’est arrivé. Par contre, à l’écoute de Pieces of the People We Love, le second (et très attendu) album du groupe, force est de constater que beaucoup de changements ont été opérés. Une prod qui a coûté bonbon, du disco en veux-tu, voilà…Et comme les Rapture causent encore aux journalistes, on a profité d’une chaude matinée de juillet, pour en savoir plus sur ces nouveautés ensoleillées.

Rapture à la Plage
Un café chic dans le cinquième arrondissement de Paris : Vitto Roccoforte (le batteur aux cheveux grisonnants), Luke Jenner (le grand frisé, chanteur et guitariste), ainsi que les faux jumeaux (et vrais cousins), Mattie Safer (voix, basse, synthés) et Gabriel Andruzzi (saxo), ont tous leur théorie sur The Rapture vol II, le blockbuster de la rentrée dance. « Il est plus lumineux et spacieux », assure Vito. Pour Gabe, « Il est plus fun, soulful et évident qu’Echoes. C’est un peu « The Rapture va à la plage » ». Pas faux. Sur Pieces of The People we Love, le punk-funk d’antan a pris des couleurs, bronzé au soleil de L.A. (où la moitié des enregistrements ont eu lieu). Il miroite de reflets ignorés, étincèle d’un groove nouveau : « On est vraiment un groupe de funk, depuis l’arrivée de Gabe », assure Mattie. Ce changement de cap (sous le soleil exactement), ils le doivent en partie à une production éclairée : Paul Epworth (Bloc Party), Danger Mouse (Gorillaz et Gnarls Barkley), Ewan Pearson (remixeur des Chemical Brothers et de Depeche Mode). Tous ont contribué à faire que sur Pieces, The Rapture sonne comme il toujours du le faire, soit comme un incroyable groupe de dance.

Rapture à la dèche
Il est bien loin le temps où Luke servait des godets dans un bar new-yorkais (un cocktail y porte aujourd’hui son nom, le Jenner-ino). Bien loin aussi celui où les garçons dormaient sous les ponts. En 1997, date des premiers pas de la formation à San Diego, personne n’aurait donné très cher du cas (social) The Rapture. Fondé par Luke et Vito, deux fans de baseball épris de punk angoissé, le groupe n’existe que pour pouvoir entrer au club Casbah, le seul endroit de la ville où il se passe quelque chose. Leur premier EP, l’obscur et bruitiste Mirror (sorti en 1999) « n’était qu’une sorte de brouillon de ce qu’on est aujourd’hui, explique Luke. Il était très influencé par Suicide, Can, Cure, Television. On essayait de faire comme les grands, mais on était trop bidons pour leur arriver à la cheville ». En effet, à part une version primitive d’ « Olio » assez remuante, c’était loin d’être le délire auditif. Mais un fait divers va changer la donne.

New York’s dreamings
Un jour, leur bassiste de l’époque, Brooks Bonstin, qui hébergeait le duo, retrouve sa maison détruite dans un incendie. Luke et Vito ne avent pas où aller ; Bonstin leur propose de s’installer à Seattle chez une amie à lui. Il omet cependant un détail. La fille en question bosse chez Sub Pop, le label grunge mythique. Elle conseille à son boss, Jonathan Poneman, d’aller les voir live. Coup de foudre ! Le découvreur de Nirvana craque pour leur prestation apocalyptique et signe illico le combo pour un mini LP. Sauf que, Poneman n’est pas le seul sur le coup. Un autre patron de label, qui les a vu lors d’un concert new-yorkais improvisé a lui aussi flashé sur les Californiens. Son nom, James Murphy. Il est le tout jeune fondateur, avec l’ex Mo Wax Tim Goldsworthy de la structure DFA. Début 2000, il enjoint le groupe à rejoindre la Big Apple, pour produire l’album promis à Sub Pop. « C’était une période difficile, se souvient Luke. On vivait avec cinq dollars en poche, et devait affronter en studio des gens qu’on venait juste de rencontrer et qui avaient un tas d’idées sur nous. Mais c’est cette étape tendue, concordant avec l’arrivée de Matt (17 ans à l’époque et de fortes influences disco, ndr) qui a servi de révélation dance. J’ai grandi en écoutant Depeche Mode et New Order, sans réaliser que c’était de la musique de club. J’ai vraiment pris conscience de ça à New York. Je pense aujourd’hui que nous faisons partie de l’histoire de cette ville. Nous somme une extension de sa mue « clubbing », car on a subi ce qui se passait alors, et en même temps on a contribué à faire d’elle ce qu’elle est aujourd’hui. »

Echos hype
De cette folle période où se succèdent les fêtes DFA, reste un témoignage : le EP Out Of The Races And Onto The Tracks (2001), qui laisse entrapercevoir les penchants dance de Rapture. Mais c’est le maxi « House Of Jealous Lovers » sorti fin 2001, qui va tout chambouler. Le tube monumental, qui mélange guitares post-punk et cris typiquement new-wave à un rythme discoïde, déclenche l’hystérie dans tous les clubs qui le jouent, et permet à Rapture de tourner partout. Des prestations au festival Aquaplanning de Hyères en 2002, puis à la Villette Numérique répandent la nouvelle en France. The Rapture devient alors le phénomène mutant à signer d’urgence. Dans l’euphorie, ils enregistrent douze titres en septembre 2002 sous le titre Echoes. Débute alors une véritable foire d’empoigne entre labels pour récupérer le groupe qui pactise finalement avec Universal en juillet 2003 pour un montant, que la légende, veut exorbitant. S’en suit une tournée de plus d’un an passé à écumer les clubs techno et les festivals rock. Le propos (live) s’affine : énergie punk-funk, certes, mais aussi improvisations free-jazz ou funk pur.

Coups d’une nuit ?
La tournée est un succès. Pourtant The Rapture sont inquiets. Echoes a cartonné. Ils doivent prouver, au fameux tournant du second LP, qu’ils ne sont pas des coups d’un soir. Pendant trois ans, The Rapture va donc se donner les moyens d’assurer, à commencer par ceux financiers. Pour réaliser Pieces Of The People we love, Mercury leur offre Paul Epworth, Danger Mouse et Ewan Pearson. Mais le processus d’écriture ne va pas se faire sans écartèlement. Luke se souvient d’un bras de fer constant : « Parfois, on ne veut pas reconnaître ce qui serait le mieux pour nous. Il y a des chansons qu’on ne voulait même pas enregistrer, comme notre premier single, « Get Myself Into It »! Avec ces producteurs, on a beaucoup appris. Notamment avec Danger Mouse qui nous traitait comme de simples samples. Mais, c’était pour notre bien ! (rires)» Les affrontements se jouèrent aussi ailleurs : «« On en a écrit plus de 40 chansons et enregistré 17. Finalement il en reste 10, c’est une sorte de best of, explique Luke. Comme nous avions beaucoup de matériel, il fallait se battre pour son point de vue, et étudier les arguments de chaque membre du groupe. » Mais l’accouchement opéré, tous sont contents du résultat, à l’instar de Matt : « Cet album est bien meilleur que le précédent, parce qu’on peut y entendre la voix de chacun. On a tous progressé et nous sentions plus confiants pour développer nos individualités musicales. J’ai fait la moitié des vocaux, parce que techniquement je m’en sentais enfin capable. »

Party de plaisir
Grace à une prod lumineuse, et à sa nouvelle démocratie (« On est un vrai groupe maintenant, claironne Vito) The Rapture assume aujourd’hui pleinement sa vraie nature : dansante, frivole, festive, et proprement jouissive. Il n’a même jamais été aussi proche de la signification de son patronyme (« extase » en français), reniant ses élans noirs et destructeurs pour une house complexe mais décomplexée, aux accents pop et psychédéliques. The Rapture ose enfin s’imposer ouvertement comme une machine à danser. « Les deux seules choses sur lesquelles nous sommes tous d’accord concernant le groupe, déclame Luke, c’est que : Nous sommes un « party band », et que nous aimons la « dance music ». Etre DJ’s et jouer live en club nous a aidé à comprendre ce qui fait bouger une foule, et a vraiment influencé le disque. » Pour Matt, « Nous sommes des clubbers et Pieces of People We Love, une grande fête. La métaphore qui définit d’ailleurs le mieux le groupe à mon sens, c’est celle d’un appart improvisé en dancefoor. Des gens très différents se font de l’œil, et peut-être bien qu’ils finiront par baiser ensemble dans un recoin au son d’un saxo fou et d’un beat ravageur…(un gang bang, quoi ! ndr) « Avant, on se demandait comment on allait faire pour manger, poursuit Luke. Maintenant, on se préoccupe seulement de savoir comment faire danser les gens. On vit un putain de rêve éveillé ! » Et nous-avec eux- une rave éveillée qu’on n’est pas prêt d’écourter…A quand l’after ?

Pieces of the People We Love (Mercury/Universal)
www.therapturemusic.co.uk
www.myspace.com/therapture

Josek K - article paru en novembre 2006 dans Trax

http://www.ltmpub.freeserve.co.uk/images/JKI.JPG
Texte : Violaine Schütz

Josef K et ses descendants

Franz Ferdinand fait la première pause de sa carrière. Pendant ce temps, leur label Domino poursuit des fouilles archéologiques, en sortant une compilation des Ecossais Josef K. La plus grosse influence de Kapranos et sa bande. On a saisi l’occasion pour retrouver le parrain Paul Haig, et aborder (enfin) avec recul ce son « art rock » mélodique et livide, qui n’en finit plus d’affoler les dancefloors en perdition. En espérant danser encore longtemps, la larme à l’œil et le cœur affolé au son des disciples du maître.

Heureux celui, qui, jamais de sa vie, n’a écouté Josef K. Car il s’apprête à découvrir une mine mélodique d’une richesse incroyable. Début 1980, Josef K n’était rien de moins que la plus belle promesse pop de l’Ecosse. Leur post-punk sonnait comme le désordre agencé de rythmes de funk blafard, de paroles pessimistes et d’une voix (celle de l’immense Paul Haig), entre volupté de crooner et noirceur new-wave. Tout cela faisait de Josef K (avec ses confrères Orange Juice, et The Fire Engines) le fer de lance d’un mouvement-l’école écossaise- qui allait influencer une ribambelle de groupes de l’époque et plus étonnamment, d’aujourd’hui.
Sans Josef K, il n’y aurait pas eu Franz Ferdinand, ni Maxïmo Park. « Il a été dit que nous avons influencé pas mal de groupes. Alex Kapranos a aussi déclaré plusieurs fois que sans Josef K, ils n’auraient jamais existé. Je les crois, car nous même étions très influencés par Pere Ubu, Television et Joy Division. » La mécanique du fan qui passe de simple auditeur à créateur parce qu’il a été fortement marqué par un groupe, on connaît. Mais il y a quelque de plus qui justifie l’impact de Josef K.

Paul Haig le touche du doigt lorsqu’il note : « Josef K était un mode de vie. Il suivait un sentiment naturel d’aliénation courant à ce moment là. Je pense que nous avons fait une musique importante car elle n’est pas ressentie pas comme datée dans le climat actuel.” Pourquoi des groupes actuels comme Franz Ferdinand vont puiser leurs racines dans une époque aussi obscure ? Faut-il y voir une concordance des temps entre l’Angleterre fatiguée de la fin 70’s et celle de la fin 2006 ?
Une Angleterre qui placarde en couverture de sa bible pop vieillissante, le NME, des Klaxons, tout smileys dehors, déclamant : « Ce pays a besoin de faire la fête. Ce pays a besoin de nous ! ». Paul Haig explique : « Quand nous tournions en Hollande, nous sommes tombés sur un poster nous décrivant comme une « vague de dépression » (rires)! Il y avait une obscurité saine dans notre musique, et j’ai toujours cherché à rendre le désespoir supportable, avec des beats dance.” Aujourd’hui, Paul, qui vit toujours à Edimbourg, bosse sur des tracks techno. Il avait commencé à la mort de Josef K, en 1981, dissolvant le groupe pour une question de survie : « Josef K était un mal qu’il fallait éradiquer. » A l’instar de New Order après le suicide de Ian Curtis, Haig faisait son coming out disco avec des chef d’œuvres électro pop comme The Warp Of Pure Fun.

Aujourd’hui, les groupes anglais les plus intéressants (FF, Maxïmo Park mais aussi Art Brut) piochent dans cette aptitude toute british (l’humour noir ?) à injecter un groove insidieux à des riffs rock. Il était temps. Temps que la pop devienne plus complexe. Temps qu’une compil de Josef K sorte pour que les rockeurs arrêtent le crack cinq minutes et se penchent sur le passé…afin d’écrire des hymnes de dance rock subtil qui resteront gravés pour l’éternité...

Entomology (Domino/Pias)

Squarepusher - Ecce homo / Article de couv paru en novembre 2006 dans Trax



Texte de couv : Violaine Schütz

Squarepusher
Ecce homo

Onze ans de carrière, dix albums, une collaboration fidèle à un label de grande classe, Warp, c’est une légende de l’électronique qu’on rencontre à Londres, pour une des rares interviews accordées à la presse. C’est que le mythe Squarepusher, n’est pas réputé cordial. Pourtant, derrière la machine, c’est bien l’homme qu’on a rencontré. Et quel homme !


Dans le métro, une affiche de Lily Allen, sur laquelle il est écrit « sale pute ». Partout, des posters de Razorlight et des Killers (américains pourtant), et puis ce petit dej bien gras aux beans-bacon, la cocaïnomane Kate Moss présentée comme un modèle de carrière en couv’ d’un mag gratuit sur la réussite, des fashion victimes aux cheveux arc-en-ciel entassées devant les boutiques. Voilà ce qu’est l’Angleterre pour le touriste français qui en un jour de trip promotionnel ne parvient qu’à accéder au cliché.

Cette excentricité exacerbée mais paradoxalement élevée au rang du plus grand conformisme, est totalement incarnée par la greluche blonde platine en mini robe écossaise qui présente le « culture show ». Une émission de la BBC à laquelle est invité Squarepusher, et où nous devons le rejoindre. La scène se déroule à l’Annex 3, un bar branché loué par la puissante chaine anglaise, qui ressemble à s’y méprendre à un club échangiste, avec ses dorures baroco-kitsh. Une armée d’assistantes, de maquilleurs, de gens de la télé refont les prises de la présentatrice.

Pendant ce temps, faussement impassible, et réellement tendu (cf sa chemise corail trempée de sueur), le grand Tom Jenkinson alias Squarepusher essaie de se concentrer sur sa basse. N’y parvenant pas, il tourne le dos à l’assemblée qui s’affaire autour des chips « cheese-onion » et des sandwichs de pain de mie triangulaires (le repas du staff pour la journée) en répétant avec une dextérité qui frôle la virtuosité les notes du « Rappers Delight » de Grand Master Flash. Tout de suite, ça vous situe un homme. Non, il n’a pas joué la ligne de basse de la dernière drouille rock placardée en couv du NME, mais Grandmaster flash. Et quand on l’entend enregistrer son morceau, seul à la basse, sans machines, on comprend pourquoi Flea, le bassiste des Red Hot Chili Peppers a dit de lui qu’il était le plus grand joueur de basse du monde. On comprend aussi qu’André 3000 d’Outkast, réclame une collaboration avec ce petit génie qui ne semble décidément pas à sa place dans ce décor très « strass et paillettes ». D’ailleurs, il ne fera qu’une prise de son titre, là où on lui en exigeait trois pour « des gros plans », et bafouillera pendant son bout d’interview avec la présentatrice. C’est un euphémisme de dire que ce type ne semble pas à l’aise avec les médias.

Sale boulot

Peu après, c’est les intestins noués qu’on le trouve dans un café. Le bonhomme est connu pour détester les interviews, pour préférer les emails et pour fausser compagnie à ses interlocuteurs. D’entrée de jeu, après la réussite de « cette tache critique » que constitue la sortie de son sachet d’Earl Grey de l’eau chaude sans en foutre partout, il explique, d’une voix puissante et déterminée : « Je n’aime pas les interviews. Je suis bien meilleur à l’écrit qu’à l’oral. Et puis, les journalistes ne veulent écrire que ceux qu’ils veulent entendre. Trop de groupes rentrent dans le jeu des médias, en disant exactement ce que les gens attendent, c’est une connerie ! La musique se suffit à elle-même, elle parle d’elle-même, elle n’a pas besoin de commentaires. Je n’aime pas l’idée d’avoir à me justifier, à m’expliquer, à promouvoir. Il y a toujours une disparité au final entre la façon dont se voit un musicien et la façon dont le monde le voit. On ne se prend pas au sérieux, mais chacun va y aller de sa théorie. Et finalement je resterai prisonnier de l’image médiatique, que je parle, ou pas. Et c’est très dangereux d’enfermer une personne, qui par essence est susceptible de changements, dans une image fixe, comme on le ferait pour un produit. Regarde par exemple que ce que les mass-médias ont fait de Michael Jackson, tu trouves ça cool ?»
Il s’excuse pour son impolitesse. Mais que faire après ça ? Prendre son avion illico, rentrer six pieds sous le pavé bruyant d’Oxford Street. Alors qu’on a l’impression d’exercer le pire métier de crevard du monde, Tom donne le coup de grâce : « Il faut en finir avec la rhétorique pour renouer avec l’enthousiasme. » Aie ! Et le pire, c’est que le bougre n’a pas tort ; Le mélomane sait qu’il faut parfois se taire et écouter. En finir avec les théories vaseuses qui n’ont jamais effleuré l’esprit du musicien. S’en tenir à ses dires, et aux faits. On laissera donc les beaux discours de côté. Ne pas décortiquer, embrumer, laisser parler le plus possible « le maître »... Car le plus bel hommage que l’on peut faire à une musique complexe et réputée « difficile » n’est-il pas de l’aborder avec simplicité ?

Pote avec Aphex

Et le premier fait très simple concernant Squarepusher, n’est pas le moindre. Le prodigue a été découvert par Richard- Aphex Twin- D. James alors qu’il improvisait de la basse sur de la jungle : « C’est vrai et c’était très drôle, c’était mon tout premier concert sous le nom de Squarepusher, en septembre 1995, dans un pub miteux de Londres. D’un coup, je vois ce type, dont je suivais la musique, et connaissais la gueule. Je me souviens m’être dit : s’il vient me voir à la fin du set, ce serait fabuleux, et s’il ne me calcule pas, je serais vraiment désespéré. Et il est venu ! On a un peu discuté et je lui donné une K7 de mes morceaux que j’avais sur moi. C’est devenu Feed Me Weird Things, une compilation de mes travaux des deux années précédentes. »
En 1995, le jeune franc tireur techno se retrouve à 20 ans signé chez Warp et les deux années suivantes, après quelques maxis, deux albums sortent : Le premier, Feed Me Weird Things (96) sur le label d'Aphex, Rephlex, et le second, Hard Normal Daddy (97), chez Warp, dévoilent au monde un producteur fou, télescopant quelques centaines d’années de musique, pour aboutir à un collage de bidouillages sonores inédit entre free jazz et drum & bass. Squarepusher devient alors le chainon manquant entre les ravers et l’intelligentsia techno. Créateur ultra inventif, cultivé, et lecteur de philosophie (il aime citer Schopenhauer), la presse voit vite en lui le talent novateur à formation classique (il était bassiste et batteur dans divers groupes avant Squarepusher) qui remplira parfaitement les colonnes occupées auparavant par des « man machine » au QI de footballeurs.

Trop humain

Mais le problème avec les médias, c’est que pour parler de Tom, ils en font des tonnes, dissertant longuement sur l’improvisation, la texture de sons qui au fil de 10 albums seront en perpétuel renouvellement. Impossible d’étiqueter Squarepusher, même si certains inventeront le terme de « drill & bass ». Tom reste difficile à enfermer, à catégoriser, en bon briseur de chapelles et éternel insatisfait. « J’ai toujours essayé de ne pas refaire le même album, de ne pas répéter une formule. C’est ma seule règle. Je prends donc le fait d’être difficile à catégoriser comme un compliment. Je ne critique pas la catégorisation (bien pratique dans les magasins de disques), elle a une fonction sociale car elle permet aux gens, et surtout aux jeunes de s’identifier à un mouvement, d’être dans l’appartenance. Mais à part ça, les étiquettes m’ennuient. Je ne pense pas qu’il y ait une séparation nette entre les genres, même entre le rock ou la house. Tout ça reste de la musique. Acoustique ou électronique, c’est pareil. Cela est sans doute rattaché aux fonctions qu’on attribue aux instruments. On pense que les machines sont faites pour obtenir des mélodies mécaniques et répétitives. Mais pourquoi pense-ton ça ? Repousser les limites de l'instrument, détourner la façon dont on joue communément de la basse par exemple, c’est ma façon de me révolter contre ces clichés. Il y a beaucoup de bonne électronique de nos jours, mais elle n’est souvent qu’une illustration des usages basiques des machines. Il s’agit juste presser un bouton pour obtenir le son qu’on aime. Or, il n’est pas nécessaire d’avoir de l’argent et un matos d’enfer pour faire de la bonne musique, mais simplement d’y foutre son âme, de s’impliquer ! ».

Penseur techno

Cette volonté de se servir d’un ordinateur comme d’un instrument à part entière en le reliant au cœur, et de rendre les machines humaines n’a pourtant pas empêché la presse de tisser une fausse image de Squarepusher. En dix ans, on a imaginé sa musique comme quelque chose de claustrophobique et cérébrale à l’excès, un peu comme un happening à la Fondation Cartier. On l’a pensé aussi harmonieuse qu’une symphonie de marteaux piqueurs un dimanche matin-lendemain de biture et aussi aride qu’un frigo sans pintes. Les concerts « conceptuels » de Squarepusher (dont une performance de 12 minutes en hommage à Jimi Hendrix en juin 2005 au London's Royal Festival Hall où il mixait tracks d’Hendrix à la basse et électronique) ont perpétué cette image d’Epinal du savant fou. Au point qu’on en a oublié l’aspect sautillant et purement jubilatoire de ses expérimentations.

Les Beach Boys dans la place !

En ce sens, Hello Everything et sa pochette rose, est une réponse joyeuse à ceux qui trouvent la musique de Squarepusher plus respectable qu’écoutable. Il faut le dire : elle n’est pas destinée à une niche d’élus qui adorent se palucher sur un son que la plèbe ne comprend pas. Tous ceux qui ont écouté plus de dix minutes l’un des dix albums de notre homme le savent. Il y a toujours eu chez l’alchimiste Squarepusher des morceaux accessibles, peut-être même plus que chez Autechre ou Aphex. Bien sûr, Tom aime à déstabiliser l’auditeur dans un jeu de fausses pistes dont la liberté totale et les contre pieds assumés, entre révérences et irrévérences, surprises et déconstructions, poussent l’auditeur dans ses retranchements. Mais Tom a toujours su dosé calme et tempête, élégance et brutalité, chaos et mélodie. « Je veux que l’auditeur se sente stimulé, questionné, inspiré, enjoué. » En un mot, « aimé » pourrait-on résumer, comme les Beach Boys lui avaient soufflé. « J’ai lu dans les notes de pochette d’une édition de Pet Sounds que Brian Wilson avait voulu organiser les sons de manière à ce que l’auditeur se sente « aimés par eux ». J’ai débord trouvé la remarque assez touchante, mais elle ne correspondait pas à mon sentiment de l’époque (1998). Mes intentions étaient alors d’essayer de surprendre les gens. L’aspect mélodique m’importait moins. Je suppose que je me fais vieux (rires) et que c’est pour ça que je me préoccupe plus des aspects plus conventionnels de la musique. Mais il y a eu aussi une décision consciente de ma part, après avoir travaillé sur Ultravisitor (2004), de me dire que mes chansons avaient pris trop de temps. Tant d’efforts pour si peu ! (rires) Avant, je passais des mois sur un morceau, aujourd’hui, des jours. J’avais envie de retourner à une forme de spontanéité. Je pense que même si la musique est électronique et qu’elle ne vient pas directement des mains de quelqu’un, elle doit rester reliée à la spontanéité.»

Autre fait responsable de la douceur (toute relative) du nouveau Squarepusher, un déménagement dans le fin fond rural de l’Essex, dont il ne sort que pour aller voir des amis dans des pubs ou des groupes dans l’East End. « Je vis près d’une réserve naturelle dans la campagne, et c’est la première fois que je m’évade en dehors de la ville, que je quitte Londres. C’est pour ça que cet album est plus relax, là où je vis, au lieu des bruits urbains d’activité constante (tu dois savoir de quoi je parle en vivant à Paris), il y a plus d’espace et de calme. Je m’endors dans le silence le plus complet. C’est étrange et effrayant car tu es forcé de te retrouver seul face à toi-même, à ton imagination, sans information venant de l’extérieur pour brouiller le contenu de ton esprit. Ca m’a conduit à une approche moins aliénée de la musique ».

Squarepusher et Scarlett Johansson : même combat

Bon, dit comme ça, vous allez vous imaginer que Squarepusher va signer un jingle de pub pour les résidences secondaires, remixer Britney Spears, et demander des nappes cordes à André Rieu. Mais ce n’est pas parce qu’il est accessible, que c’est un vieux papi assagi. Quand on lui parle, et qu’il grimace, c’est encore l’agitateur schizophrénique et torturé qu’on entend. Celui là même que Sofia Coppola a percé à jour en utilisant le superbe « Tommib » (sur Go Plastic, 2001) dans son très beau Lost In translation. Ce titre illustre à lui tout seul le spleen de la jeune et jolie blondinette Scarlett Johansson perdue à Tokyo. D’où notre intertitre saugrenu suggérant des accointances entre la starlette ricaine aux gros seins et l’Anglais barbu et bourru. Car si les mots de chaos et de folie ont souvent circulé sur les tracks de Squarepusher, celui de noirceur est le plus justifié.
Il suffit d’écouter la reprise très controversée du « Love Will Tear Us Apart » de Joy Division sur Do You Know Squarepusher ? (2002) pour s’en convaincre : c’est un esprit mélancolique qui aime les longues plages ambient qui mettent la larme à l’œil autant que les avalanches de BPM. Né d’un père très versé dans le jazz et d’une mère atteinte de problèmes psychiques, le prolifique et infatigable Squarepusher a toujours semblé vouloir se réconcilier avec deux parts de lui-même : ce refus violent du compromis qui le pousse à l’isolation et cette volonté de dire « Hello Everything », d’être intelligible et aimé.

La dernière chose qu’il nous confie d’ailleurs c’est en avoir assez de prêcher aux initiés. « Tout à l’heure à la BBC, je me sentais mal. Ces gens ne me connaissent pas et n’en ont rien à foutre de ma musique. C’est déstabilisant cette fausse audience constituée de figurants. Mais en même temps, c’est peut-être une bonne chose, car des fois en concert, j’ai l’impression de prêcher à des convaincus. Ils veulent juste écouter les fameux « tubes ». Alors est-ce que ce n’est pas mieux de jouer devant ces gens de la BBC que devant ceux qui, par amour, exigent beaucoup de vous ? Un peu comme, j’imagine il est plus difficile d’interviewer quelqu’un qu’on aime que quelqu’un dont on se fout, non ? » Mister Jenkinson aurait-il deviné la fan derrière la journaliste, lorsqu’en lui tendant une main-tremblante- il préfère nous faire la bise, avec la simplicité chaleureuse des plus grands…

Hello Everything (Warp/Discograph)
www.warprecords.com

Art Brut - De décoffrage - Article paru en mars 2006 dans Trax

Texte : Violaine Schütz

Art Brut
De décoffrage

Avec leur premier album, Bang Bang Rock & roll, les londoniens d’Art Brut font bien plus qu’aligner d’épatants hymnes de post-punk abruti, ils tordent aussi le cou à toute la vague du rock junkie nourrie au NME. Albion, comme on l’aime !

« Une fois, Carl Barat des Libertines est venu jouer avec nous sur scène, personne ne l’avait reconnu, on a failli le foutre dehors. Ce soir là, il y avait aussi Bez dans la salle ; Il parait qu’il a aimé le show » nous raconte, pas peu fier, le batteur d’Art Brut, Mikey B. Rien d’étonnant si la mascotte des grands Happy Mondays a apprécié les Anglais dégénérés. Il a simplement du reconnaître la famille, celle des grands empêcheurs de danser en rond.
Car les Art Brut, formés un peu par hasard en 2003, tiennent autant du groupe du dancing-rock urgent que de la satire sociale hilarante. « Mon petit frère vient de découvrir le rock’n’roll. Il a seulement 22 ans et il a perdu le contrôle/ Il n'écoute que des chansons qui disent : "Pourquoi nos parents ne se soucient pas de nous ?"/Ne touche pas au crack ! » braille le génial Eddie Argos sur « My Little Brother ».
Depuis Jarvis Cocker, parvenu il y a 10 ans à synthétiser les aspirations de sa génération, pour en extraire la « pulp », on n’avait pas entendu des textes -concernant les affres de la jeunesse- aussi intelligemment troussés. Bang Bang Rock & roll, le premier album d’Art Brut aligne en effet trente minutes de post-punk décalé qui sonne comme ce qui serait arrivé à The Fall si Mark E. Smith avait su écrire des paroles. Sur l’irrésistible single « Formed A Band », le dandy sarcastique dresse la genèse de son groupe en expliquant bien de quoi il est question : ici, la jeunesse parle à la jeunesse : « Et oui, c’est ma voix/Ce n'est pas de l'ironie/Pas du rock’n’roll / Nous parlons juste aux kids.»
Eddie (26 ans) raconte ainsi des tranches de sa vie intime qui peuvent parler à tout le monde. Il confie être toujours amoureux d’Emily Kane (le crush de ses 15 ans), avoir déjà eu du mal à bander («Je suis désolé/Ça ne veut pas dire que je t'aime pas/On essaie encore une fois avec moi au-dessus») et éprouver de temps à autres une envie de soleil (sur « Move to L.A », il raconte qu’il irait bien boire des coups sur une plage avec Axl Rose et Morrissey.)
Sur scène, Art Brut est aussi drôle que ses paroles. Lors de leur dernier concert parisien (à la Maroquinerie), le quintette se donnait à fond : le batteur germanique jouait debout et Eddie mouillait sa chemise (au propre comme au figuré) : haranguant la foule, pogotant dans l’audience, qui connaissait tous les titres par cœur…Leur prestation ressemblait au final à du grand n’importe quoi, un pastiche à peu près exhaustif de tous les clichés du rock.
Mais derrière la musique jouissive et les concerts comiques, Art Brut offre de la matière : « Parce qu’on aime le second degré, les gens croient que nos chansons sont des blagues » déplore le guitariste Jasper Future (un pseudo), mais je t’assure qu’on ne fait pas que déconner ». Outre la contestation d’un certain mode de vie anglais, Art Brut essaie de faire passer des messages. « Quoiqu’en dise Eddie dans les interviews, on n’a pas choisi notre nom au hasard. Il vient bien de Dubuffet. L’art brut c’est l’art des aliénés, des demeurés. Ca insinue que tout le monde peut faire de la musique (la preuve, nous on en fait !). C’est pour ça qu’on appelle les gens à former partout des groupes, et même à utiliser le nom Art Brut. » Très dada, très situationniste et surtout très punk, Art Brut vient à point nommé botter le rock anglais. Du coup, quand Eddie crâne sur « Formed A Band » : « On va écrire la chanson qui réconciliera Israël et Palestine (…) On la jouera 8 semaines à Top of the Pops », on y croit !

Bang Bang Rock & roll (Labels)
www.artbrut.org.uk

Cat Power - La meilleure - article paru dans le TRAX de janvier 2006 (article de couv)

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Texte de Violaine Schütz

CAT POWER
La meilleure


Réputée pour ses shows chaotiques et son folk hanté, Chan Marshall alias Cat Power sort son plus beau disque à ce jour, The Greatest, blues-rock-country intime, majestueusement mélancolique, superbement accidenté et sobrement lumineux, qui s’impose comme le disque de la maturité. Rencontre à Istanbul, avec le visage le plus attachant du rock américain.


Novembre 1996, à l’Espace Julien, Marseille. Cat Power doit donner un concert ce soir. Alors que le set est prévu pour 20h30, Chan Marshall ne se pointe pas avant minuit. Malade, nous dit-on. Une sorte de Pete Doherty avant l’heure. Le set est chaotique, émouvant, troublant, à l’image de son bouleversant single « Nude as the news », qui signifie «la vérité toute nue». Nue, crue, la chanteuse y expose son folk écorché, sans fard. Excitant. Mais terrifiant et irritant en même temps. Tout comme la dispute qui a lieu avec ma mère (pas encore majeure, je dois me faire accompagner) après le concert : « mais qu’est ce qu’est que c’est que cette fille, elle n’est pas un peu dingue? ». Bonne question. A laquelle nous espérons trouver -enfin-, presque dix après, la réponse en rencontrant la mystérieuse chanteuse à Istanbul.

Chatte échaudée craint l’eau froide

Novembre 2005, au Babylon, club de jazz d’Istanbul, qui affiche complet. Dans un brouhaha de discussions et après une longue attente, Chan apparaît, seule, jean ouvert laissant entrevoir une (jolie) culotte bleue, avec pour seuls amis d’infortune une guitare, un piano et un verre de whisky. Un autre contenant du thé lui tient compagnie. Mais elle ne touchera pas au deuxième verre. Elle entame ses ballades tristes au piano, face au public collé à la scène. Le charme opère tout de suite, l’émotion est palpable, les poils se hérissent. La voix est fêlée, mais incroyablement belle et forte. La guitare joue sur la corde sensible, le piano est clair, juste. Mais à peine rentre-t-on dans cet univers à la mélancolie cotonneuse, que les problèmes commencent. Chan peste contre son micro, dont le son est trop bas, rejoue deux fois le même titre. Elle interrompt une chanson, pour dire, les larmes aux yeux, à notre compagnon de route photographe, posté (très) près de la scène : « hey, mec, tu ne peux pas faire ça, pas sur ce morceau, c’est comme me voler mon âme ! Ca y est, je vais passer pour une salope d’avoir dit ça ! ». Survient alors une baston entre un vieil homme qui ne cessait de réclamer un peu de silence et une bande de petits jeunes qui parlaient un peu trop fort. Le vieux en imper et galure noir (Colombo ?) gueule sur les jeunots éméchés avant de les bousculer. Ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à une bagarre, surtout à un concert de folk.
Mais ce n’est pas une première. Les apparitions scéniques de Cat Power sont réputées bordéliques. Avec Chan, il faut s’attendre à tout. On se souvient d’un concert à Paris (Café De La Danse, mars 2004), où elle n’avait terminé aucun de ces morceaux, et s’était livrée à un striptease sur fond de reprise de Peaches, « Fuck the pain away », un titre qui va très bien à cette grande névrosée improvisée guérisseuse, qui dit merde à sa souffrance dans des live thérapeutiques.
Une guérisseuse très spéciale, qui utiliserait en premier remède à ses maux, l’alcool. Grisée et grisante, son penchant pour la bouteille n’est un secret pour personne. Elle l’a beaucoup chanté. C’est même l’une des raisons pour lesquelles on redoute les coups de griffe de la féline. Avant notre entrevue, nous avions imaginé les pires scénarios. A des confrères, l’Américaine avait fait le coup de courir sur un toit après un chat égaré, de se rouler par terre, de se livrer à toutes sortes de pitreries ou d’éclater en sanglots.
Mais après le concert d’Istanbul, alors que nous allons backstage la saluer pour savoir si elle va bien après cette performance intense pendant laquelle elle a tout donné, c’est une Chan chaleureuse, à mille lieux de la harpie hystérique décrite dans les médias qui nous prend dans ses bras, une bouteille de rouge à la main. « Je suis très contente de te rencontrer parce que je t’ai vue tout à l’heure au premier rang, tu m’as donné tellement d’énergie, tu m’as aidé à tenir jusqu’au bout du concert. Quand je suis sur scène je me concentre sur des gens du public, en face de moi, et ça me réchauffe le coeur. La nuit d’avant, il y avait une très jeune fille, qui devait avoir quatorze ans, ses mains étaient sur la scène, et je ne voyais que le haut de son visage ; C’était grandiose. Dans ces cas là, je fais des clins d’œil à ces personnes qui m’aident sans le savoir. Merci à toi, donc. » L’intervieweur devient alors arroseur arrosé, la belle se mettant à nous poser autant de questions qu’on lui en pose, se plaisant à inverser les rôles, prétendant être comme tout le monde. Mais il ne faut pas s’y tromper, Chan n’est pas tout à fait comme les autres.

Femme au bord de la crise de nerf

Née en 1972 à Atlanta, ville « pauvre, sauvage et illettrée » de Géorgie, Chan, prénommée au départ Charlyn (« J’ai changé de nom à 12 ans, car celui-ci ne me correspondait pas, trop féminin ! »), qu’on rencontre le lendemain du concert à l’heure du déjeuner, a vécu la musique comme une échappatoire. « Mon père, ce salaud, était musicien, mais ne m’a jamais aidée. Ma mère voulait que je sois actrice pour que ça m’évite de finir chez le psy. Raté ! Quand mon père s’est cassé avec une fille jeune et jolie, il a fallu que je travaille pour nourrir ma famille. La musique est venue après, comme une nécessité. Sans mes chansons, j’aurais disjoncté ! »
Chan se souvient, émue, de la première fois où elle a écrit une chanson, avec la lueur dans l’œil du dépressif le jour où il a pris son premier Prozac. Elle prend alors une voix de petite fille avec son accent traînant du Sud, comme si elle revivait la scène. « Un voisin avait un piano chez lui et j’ai écrit une chanson appelée « Windows ». Je n’avais jamais joué d’instrument, avant. C’est là que j’ai compris que la musique permettait d’atteindre ce point, que recherche le peintre quand il peint, ou l’écrivain quand il écrit. Ce moment de compréhension, de connexion intense avec les choses et les gens : Nous n’avons pas de nom pour ça. Je hais le terme «catharsis», mais il y a quelque chose de cet ordre là. »
Quelque chose comme une thérapie qui fait qu’à 19 ans, Chan quitte l’université, pour enchaîner les petits boulots (comme celui de serveuse), et commencer la guitare intensivement. Elle choisit rapidement son pseudo qui désigne une marque de camions : « C’est un peu comme la marque Caterpillar, de la mécanique pure, et non un truc sur les chats. J’étais avec des amis avec qui on jouait après le boulot, on avait besoin d’un nom le plus vite possible pour faire un concert. J’ai vu « Cat diesel power » écrit sur la casquette d’un type, et je l’ai gardé. C’est con en fait et beaucoup moins glamour et sexy qu’on ne se l’imagine. »
Cat Power trouve alors rapidement d’autres dates, en première partie de Liz Phair notamment. C’est à l’un de ces concerts qu’elle rencontre le batteur de Sonic Youth, Steve Shelley, qui voit en elle une future grande star et la prend sous son aile, faisant même partie de son groupe. Dear Sir et Myra Lee, leurs deux premiers albums sortent en 1995. Leur musique ressemble alors à de l’indie rock brouillon et écorché vif où la chatte à fleur de peau exorcise ses tourments de petite fille blessée, évoquant souvent la complainte d’un animal qu’on égorge. What Would the Community Think? (1996, premier album signé sur Matador) est de la même trempe, mais les mélodies y sont plus soignées, et Chan s’y permet même quelques beats électro dub minimaux. Mais c’est avec Moon Pix en 1998, que Cat Power, jusque là confinée au statue de gueularde attachante, montre ses talents de songwriter hors pair. « Non, je suis très mauvaise musicienne. Et je déteste mes disques. Surtout les premiers. Je ne peux absolument pas écouter Myra Lee (le prénom de sa mère, ndr); Parce que je sais ce que je ressentais alors, le découragement, la solitude et le désespoir et je ne peux pas supporter cette douleur. J’étais dans le conflit à l’époque. Je ne pensais qu’à une seule chose, lutter pour rester en vie. Je ne pensais pas du tout que j’allais voir autant de villes, manger autant de choses différentes (elle me tend un calamar frit, très appétissant, je cède, ndr). Les gens plus âgés me disaient : « tu verras, quand tu vieilliras, bla bla bla ». Mais je ne les croyais pas, je leur disais : « jamais, allez vous faire foutre ! » (rires). Mais maintenant, j’avoue qu’en vieillissant, on comprend mieux certaines choses sur soi. J’ai franchi une nouvelle étape, que je n’aurais jamais cru franchir. C’est comme une porte qui s’ouvre. Je suis plus relax maintenant. »

L’âge de raison ?

C’est avec The Covers Record (2000), sur lequel elle reprenait à sa façon intime et personnelle, des standards rock devenus à son contact berceuses souffreteuses à écouter au coin du feu, whisky (sec) à la main, qu’elle a commencé à se rapprocher de son but. « J’essaye dans mes disques d’être celle que je voudrais être, de m’éloigner de la confusion et de la tristesse qui me hantent. » 2003 marque l’année de l’apaisement, de la transformation de la chrysalide en papillon, avec You are Free, titre au combien symbolique. Son folk fragile et crépusculaire semble avoir découvert la lumière, sa voix n’a jamais été aussi calme, aussi profonde. Le bien nommé The Greatest poursuit ce chemin, en allant encore plus loin. Un sentiment de plénitude parcourt ce disque, loin du bouillonnement intérieur de ses premiers essais. Finies les complaintes décharnées, Chan donne à son mal-être les arrangements qu’il mérite. Sa fragilité, orchestrée, se pare d’atours plus chauds, presque gospel, même si la mélancolie reste –feutrée, maîtrisée-, affleurant seulement pour vous parcourir l’échine de ses douces morsures. « Quand on vieillit, on guérit de certaines plaies. » dit-elle en baissant ses yeux, embués de larmes.
On se rend compte à quel point rencontrer Chan Marshall, c’est avant tout rencontrer une femme, pas une artiste en promo. Dans le restaurant où nous nous trouvons, cette grande fille toute simple déguste ses crevettes avec les mains, rie à gorge déployée, comme une bonne copine qu’on n’aurait pas vue depuis longtemps. Sauf que son visage prend parfois des airs de beauté brisée, de femme au bord de la crise de nerf proche de la Nico de Marble Index. Celle de la fin, qui revient de loin, mais qui semble avoir réussi à transformer son spleen en art salvateur. Euphorique un instant, grave et sage, celui d’après. « Tu sais, je ne rigole pas quand je te dis, que sans la musique, je serais morte ! » sanglote-t-elle, avant d’enchaîner « Je ne porte jamais de rouge à lèvres » d’un ton mi sérieux-mi badin comme si elle énonçait un précepte religieux, se regardant d’un air insatisfait dans son miroir Chanel. Puis de lancer au photographe, avec malice : « peut-être as-tu un ordinateur magique qui peut sauver ma tête ? »
Il n’en aura pas besoin, le bougre. Dans son pantalon noir trop large, sa chemise en jean de bûcheron, sa frange si longue qu’elle lui cache parfois les yeux, elle est assurément belle. Surtout lorsque son regard de biche effarouchée, surligné de noir, laisse percer la tristesse du monde qu’elle porte sur ses frêles épaules. « Je ne sais pas pourquoi, je ressens toujours le besoin de m’excuser. Je me sens beaucoup trop chanceuse d’être là et je culpabilise. Je ne comprends toujours pas ce qui m’arrive. Je ne mérite pas tout ça. D’autres sont plus généreux que moi. » Chan regarde ses bottes en peau qui semblent avoir beaucoup souffert, et dont on devine (seulement) la couleur initiale, beige. Chan les a salies avec sa manie de mettre toujours un pied l’un sur l’autre, comme une enfant autiste. « J’ai plein de sales manies », dit-elle. Comme celle de répéter « pardon » dix fois pendant le concert et trente pendant l’entrevue, et « merci » au moins autant de fois. Et puis cette manie aussi de penser toujours aux autres avant soi.

Humaine, trop humaine

Humaine est le qualificatif qui résumerait le mieux Chan. Humbles, honnêtes, simples, délicates, ses chansons ont toujours été habitées par la compassion. « Ce ne sont pas des histoires que je raconte, parce que ce ne sont pas des fabrications de l’esprit. Ce sont plus des hommages à ceux dont on ne parle pas assez. Dans « The Greatest » (la chanson d’ouverture de son nouvel album, ndr), je parle d’un petit garçon qui lutte pour devenir boxer. Mais ce gamin n’est pas spécifique. Il pourrait être toi, moi, n’importe qui. Il représente le sens du respect de soi et des autres. C’est une image de la compassion qui peut exister en chacun de nous, de notre humanité, de cette façon qu’on possède tous de surpasser les obstacles de la vie ».
C’est cette ouverture vers les autres qui anime The Greatest, album de country céleste et humaniste, enregistré à Memphis dans les mythiques studios Ardent, avec les meilleurs musiciens soul de la ville, dont le groupe d'Al Green et de l’alcool de maïs (en renfort). Sur le plus beau morceau de You are Free, « Names », Chan chantait déjà ses anciens copains de classe perdus de vue, « des vieux amis, qui ont mal tournés. Certains sont morts, d’autres vendent de la drogue, j’aurais pu finir comme ça moi aussi ».
Equivalent musical de la photographe américaine Diane Arbus, Chan chante les marginaux. Imprégnée de cette empathie pour l’Amérique des freaks, filmée par Gus Van Sant (une de ses influences majeures), elle avoue : « mes paroles parlent beaucoup d’amour et de héros oubliés, de ces gens rencontrés en tournée qui m’ont émus. »
Attentionnée dans ses ballades, Chan l’est aussi dans la vie. Même si elle a du mal à en parler. En 2004 elle utilisait sa notoriété pour servir la cause de la paix au Moyen-Orient, donner des fonds à une campagne de lutte contre le cancer, prêtait son image à l’association PETA, qui défend les animaux.
C’est peut être aussi cela qui la calme, Chan, plus que l’arrivée de l’âge adulte ou la célébrité. Ce sentiment d’être utile à quelque chose, à quelqu’un, quelque part. Chan a appris à donner, à communiquer, à masquer certaines souffrances, ayant traversé, elle-même, certains des obstacles que le petit boxeur de la chanson The Greatest doit franchir.
Que lui souhaiter de plus ? « Si je trouvais l’amour, je pense que ma vie changerait drastiquement. Je serais capable de m’arrêter quelque part, de construire. » Chan aimerait se poser. Pendant le concert à Istanbul, elle avait déposé sur son piano, une photo de la petite fille d’une amie exilée en Allemagne, comme l’image d’un rêve inaccessible. Des enfants, une grande maison à la Scarlett O’ Hara, le bonheur absolu et imperturbable, c’est tout le mal qu’on souhaite à celle qui n’a cessé, à travers sept disques indispensables de panser les blessures des autres. Pendant que celle-ci nous enlace pour nous dire au revoir, nous faisant presque rater notre avion : « Pars pas, tu n’as pas fini ton verre de vin. Allez, cul sec, à la tienne ! On se voit à Marseille, ok ? » en clignant de l’œil, on prend conscience qu’on a la réponse à la question posée par notre mère il y a dix ans (ça ne nous rajeunit pas). Qui-est Cat Power ? Une chic fille un peu bizarre, un brin poivrotte, légèrement givrée mais aussi, sans doute, l’artiste la plus humblement géniale et généreuse qu’il nous ait été donné de rencontrer. La meilleure, quoi !

The Greatest (Matador/Beggars)